Aujourd’hui, la psychologie du sport aux États-unis est véritablement obsédée par un concept assez récent, purement anglophone : le « flow », que l’on pourrait traduire en français par « être dans la zone ». Ce moment ou le joueur de basket réussit tous les shoots qu’il tente et se sent à proprement parler inarêtable. Ce bref instant ou le joueur de soccer semble avoir le ballon collé aux crampons, quelque soit le dribble qu’il essaye de passer, avec une sensation exceptionnelle : il est intouchable. Ces quelques secondes ou le nageur exécute une dernière longueur exceptionnelle en remontant tous ses adversaires pour gagner la course. Cette sensation de rêve que n’importe quel sportif, à n’importe quel niveau, a ressenti avec plus ou moins d’intensité et plus ou moins fréquemment. Avec une seule constante : l’absence totale de maîtrise de cet état de grâce que tout sportif professionnel cherche a atteindre le plus souvent possible… en vain?

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‘I felt so powerful.’
‘I felt that anything was possible.’
‘I wasn’t really thinking about anything but I knew exactly what I was doing.’
‘I felt like success was happening to me but that I was in total control.’

Le 9 novembre 2010, Paul Millsap et le Jazz d’Utah affrontent le redoutable trio du Heat de Miami. Les floridiens ont une avant confortable à quelques instants du buzzer final, mais le corpulent intérieur de Salt Lake City rentre alors un shoot impossible longue distance, lui qui n’en tente absolument jamais. Puis un deuxième. Et un troisième. Les commentateurs en perdent leur voix, alors que Millsap rentre le shoot au buzzer pour envoyer les deux équipes en prolongation. 11 points en 28 secondes dont trois derrière l’arc. Pour un intérieur tout sauf shooteur longue distance (il était jusque là à 2/20 en carrière), comment qualifier une telle performance? La chance? Peut-être pas.Paul Millsap a simplement vécu, le temps de 28 secondes de jeu, l’incroyable expérience de la « Zone ».

Késako, me direz-vous. Brièvement présentée dans l’intro, la « Zone » (phénomène également appelé « Flow » tout au long de cet article) possède des caractéristiques bien précises et des dynamiques propres.

Selon Wikipedia, il s’agit de « l’état mental de fonctionnement dans lequel une personne exerçant une activité estentièrement immergée dans celle-ci dans un état maximal de concentration, une pleine participation, et connaissant le succès dans le processus de l’activité ». Une définition qui découle de celle appartenant au plus connu et approuvé des théoriciens de ce phénomène : le psychologue hongrois Mihaly Csikszentmihalyi - à vos souhaits – dans son ouvrage Flow : The Psychology of Optimal Experience publié en 1990 (mais l’auteur évoquait la Zone dès 1975).

Il y explique alors que ce « Flow » est expérimenté lorsque le sujet est totalement absorbé dans son activité. Csikszentmihalyi parle de « motivation intrinsèque », état caractérisé par « un sentiment de grande absorption, d’engagement, de domination et de talent au cours duquel les préoccupations temporelles sont totalement ignorées». Si l’on continue de se fier aux paroles du psychologue il faut savoir que « lorsque vous êtes dans la zone, l’égo disparait. Le temps passe vite. Chaque action, chaque mouvement et même chaque pensée découle naturellement et inévitablement de la précédente ; tout votre être est impliqué et vous utilisez vos compétences à l’extrême ». Une harmonie extrême entre la pensée et les gestes où le sujet réussit tout ce qu’il tente.

Dans un article faisant suite à l’exceptionnelle performance de Tiger Woods lors de l’US Open de Golf en 2000, un journaliste nommé Tolson expliquait que « la condition physique [du golfeur] était optimale ; son esprit parfaitement localisée sur la tâche à accomplir, voire inconscient de ce qu’il fait et permettant ainsi des choses extraordinaires ».

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Je suis certain qu’à ce moment du texte, certains d’entre vous ont d’ores et déjà pensé à des situations personnelles (je pense tout particulièrement au niveau sportif pour vous, basketteurs) dans lequel vous avez pu vous sentir dans cette agréable situation. Pour essayer de vous aider à savoir si oui ou non vous avez expérimenté la Zone, voici ses 9 principales caractéristiques, aujourd’hui encore considérées par beaucoup comme Tables de la Loi du Flow. La théorie de la Zone stipule ainsi que cet état si particulier possèderait les spécificités suivantes :

1. Un objectif clair.
2. Un haut degré de concentration.
3. Une absence de ‘conscience de soi’
4. Une perception altérée du temps
5. Une rétroaction visible et immédiate (les réussites ou échecs sont visibles de telle sorte que le comportement puisse être ajusté)
6. Un équilibre entre le niveau d’aptitude et de défi (l’activité n’est ni trop facile ; ni trop difficile)
7. Une sensation de contrôle sur l’activité
8. L’impression que l’action est enrichissante
9. Un manque de connaissance des besoins du corps (on peut ainsi atteindre un état de grande fatigue ou de faim sans s’en rendre compte)

Certains auteurs ont pourtant fait part de leur désaccord quand à cette théorie réductrice puisqu’elle limite finalement la Zone, en quelque sorte, au hasard (avec ces spécificités, n’importe qui semble pouvoir expérimenter cet état de grâce). C’est le cas du psychologue Malcom Gladwell dans son article intitulé « Physical Genius » (2000), qui utilise des exemples sportifs bien précis pour prouver que la zone n’est pas due à la chance, mais à d’incroyables capacités physiques et mentales innées et (plus étonnant) à une imagination hors pair qui permet au champion de n’être surpris en aucune situation.

Il compare ainsi les cas de Michael Jordan et de Karl Malone et explique que His Airness et The Mailman possédaient, au départ, les mêmes capacités et la même conscience professionnelle. Au détail près que Malone n’avait de loin pas l’imagination de Jordan : lors du Game 6 des finales 1998, sur cette fameuse possession poste bas face à Rodman, Malone n’a pas vu venir le #23 venir intercepter la balle par derrière pour sceller ensuite le sort des Finals. Pour Gladwell, il s’agit ici du moment où toute l’imagination de Jordan s’exprime et fait la différence avec la plupart de ses pairs. La preuve que pour être dans la zone, il faut être un « physical genius » : s’améliorer physiquement et mentalement pour pouvoir être dans la zone le plus souvent possible et surtout pendant les moments décisifs. C’est ainsi qu’il soutient que réduire une performance exceptionnelle au « simple » fait d’être dans la zone est ridicule car dévalue l’immense préparation nécessaire pour devenir cet athlète hors-pair.

Entre les deux théories, il ya certainement un juste milieu, où le conscient et l’inconscient jouent tous deux un rôle crucial et s’équilibrent, de telle sorte que certaines performances se hissent au-delà d’une simple explication sportive.

Les conditions du phénomène:

Si les caractéristiques de la Zone ne sont donc pas évidentes, ses conditions sont plus claires. Pour être « in the groove », il faut se trouver dans un contexte particulier illustré par le graphique suivant qui combine l’enjeu du challenge, de l’activité, et l’état d’esprit dans lequel le sujet l’aborde.

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Source : Finding flow: the psychology of engagement with everyday life par Mihály Csíkszentmihályi

C’est ainsi que le nouvel objectif vis-à-vis de cette Zone est de maitriser celle-ci. Si l’on sait définir les conditions d’entrée, on doit être capable de décider d’y entrer et de définir le moment ou on en est sorti. Trouver l’environnement parfait dans lequel le sportif maximisera ses chances de connaître cet état de grâce.

Mais venons enfin à ce qui nous intéresse concrètement : à quoi ressemble le Flow dans le monde de la balle orange? Quand a-t-on pu avoir l’occasion d’admirer des athlètes dans cet état de quasi-transe? Beaucoup, à des niveaux plus ou moins forts. Un T-Mac qui plante 13 points en 35 secondes est clairement « in the groove ». Idem pour Goran Dragic face aux Spurs il y a 9 mois. Bien sûr, un Kobe Bryant en seconde mi-temps du fameux match aux 81 points expérimente pleinement la Zone. Si vous regardez ce match prochainement, tendez l’oreille car les commentateurs l’évoquent souvent quand the Black Mamba prend feu.

Suite au match, Kobe tiendra les propos suivants : « J’étais dans mon monde. Rien ne pouvait atteindre ma confiance.Il n’y avait pas de question à se poser : le ballon rentrait. Tout était en slow motion, je ne pouvais pas me manquer. Quand ça arrive, il ne faut pas y penser, surtout pas. Sinon l’état de grâce peut s’envoler en un instant. Tous les bruits ne font plus qu’un, on fait abstraction de tout. Le truc, c’est ça. Continuer dans la même voie et ne rien laisser perturber ton rythme. […] Tout l’environnement : le public, l’équipe, passait au second plan. Quand t’es dans cet état là, les autres ne peuvent pas faire grand-chose, si ce n’est te contenir dans cet état, te nourrir pour te donner encore plus faim. »

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Kobe, un spécialiste de la zone ? De tels propos ne sont pas anodins. Sous les ordres de Phil Jackson, Bryant a effectivement pu s’empiffrer des conseils du plus grand spécialiste NBA du Flow. L’un des meilleurs psychologues que la ligue n’ait jamais connu est effectivement lui aussi obnubilé par un concept qu’il s’est forcé de provoquer chez les Bulls des 90’s puis des Lakers de la dernière décennie. Des médias américains relataient ainsi des méthodes de travail et d’entrainement inédites, tournées principalement vers la méditation dans un objectif de placer ses joueurs dans cette fameuse situation optimale, dans laquelle la grande majorité des conditions du Flow sont remplies.

Jetez donc un coup d’œil à cette citation issue du bestseller de Phil Jackson, Sacred Hoops : « La plupart des rookies arrivent en NBA en pensant que ce qui va les rendre heureux est d’étaler leur propre égo, leur conscience, sur toutes les chaînes télés. Cette approche du jeu est vide de sens. Ce qui rend le basket si exaltant, c’est la joie de se fondre dans la danse, même si cela ne dure que le temps d’un magnifique instant ».

Car Phil Jackson, avant d’apprendre à ses joueurs de jouer au basket ensemble, les motive à saisir l’opportunité du moment présent et à s’impliquer dans le processus qu’est jouer au basket. S’impliquer, pleinement.

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Une implication sur laquelle il faut travailler : garder la concentration et la motivation pour avoir l’opportunité d’expérimenter la Zone même après 10 ou 15 ans de carrière n’est pas facile. Vous comprendrez alors pourquoi un joueur comme Grant Hill continue à s’éclater aujourd’hui sur les terrains, après tant d’années de frustration. Ou même pourquoi Michael Jordan est revenu encore plus fort après sa pause-baseball, le temps de retrouver la motivation et cette soif d’implication.

Clairement, la Zone est la preuve que la clé du succès dans tous les sports – et peut-être pour le basket plus que pour d’autres – est aussi (surtout?) mentale. « Ne faire qu’un avec la balle et le panier », « ne pas se poser de question », etc.

Mais comme le but n’est pas de rentrer dans les généralités, je vais simplement finir en revenant rapidement sur les fameuses techniques de Phil Jackson et en évoquant George Mumford. Un psychologue, spécialiste de la méditation,que Master Zen a spécifiquement fait venir de Boston jusqu’à Chicago en 1993. Mumford a ensuite suivi Jackson dans la cité des Anges californienne, poursuivant les méthodes mises en place dans l’Illinois. Des entrainements spécifiquement concentrés sur la méditation et la communication. Forcer les joueurs à se mettre en condition de la Zone. Avec une citation pour meilleur explication. Elle est signée George Mumford, et est à la fois étonnante et remarquable.

« Ce que j’essaye d’apprendre aux joueurs, c’est s’oublier pour se trouver afin de performer. Ce que je veux dire par là, c’est qu’il ne faut surtout pas se dire ‘là, je vais vraiment bien’ ou ‘là, rien ne va’. Le meilleur exemple? Le match 1 des finales 1992. Les six 3-points de Michael Jordan en première mi-temps. C’était avant que je travaille avec Michael, mais je me souviens avoir vu le match. Il rentre ses cinq premiers 3 points : tout va bien il est dans la Zone. Mais au moment où il réussit son sixième et qu’il se retourne pour hausser les épaules avec cette célèbre moue du type ‘désolé, mais la même moi je ne comprends pas’, c’est fini. Il sort de l’état optimal, et à ce moment précis je savais qu’il ne pouvait plus rentrer un seul shoot comme les précédents. Une fois que vous agissez de nouveau de manière consciente, que vous dites ‘hé, regarde ce que je fais’, ce Flow si précieux disparait aussi subitement qu’il est arrivé ».

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Je vous laisse le lien d’une autre interview de Mumford, tout aussi passionnante :http://www.mbaproject.org/4Youth/the-chicago-bulls-meditate-so-do-the-lakers

Ils parlent de la Zone :

- « Jouer comme si notre vie en dépendait alors qu’on sait pertinemment que ce n’est pas le cas » - Amir Khan, boxeur
- « Un sentiment unique : le temps ralenti et tout devient plus clair. Le moment où tu sais exactement que ta technique est au sommet. Tout semble si facile et ce sans éprouver aucun effort. Chacun de tes muscles, chacune de tes fibres fonctionne en telle harmonie que le résultat final est juste fantastique » - Mark Richardson, sprinteur.
- « Lorsque je suis dans une course, il n’y a plus qu’une chose qui compte : la course. Tout le reste n’a aucune importance » - Bill ShoeMaker, jockey
- « C’est quand le conscient entre dans le domaine sportif, qu’on commence accumule les deceptions. C’est comme la Constitution qui separe l’Eglise et l’Etat : le sport doit a tout prix separer l’esprit et le corps. » - Bill Lee, joueur de baseball
- « L’essence du sport, c’est de le considérer comme au-dessus de tout quand on le pratique, et n’y accorder qu’une importance minime quand on ne le pratique pas » - Roger Bannister, athlète spécialiste du demi-fond
- « La clé du succès, c’est de laisser libre court aux émotions. Jouer avec son âme autant qu’avec son corps » -Kareem Abdul-Jabbar
- « Penser ? Comment peut-on penser et frapper la balle en meme temps ? » - Yogi Berra, joueur de baseball.
- « J’étais déjà en pole position. Soudain, j’ai vu que j’avais deux secondes d’avance sur tout le monde, même sur mon binôme qui avait la même voiture. J’ai alors réalisé que je ne conduisais plus la voiture consciemment. Je la conduisais comme instinctivement. J’étais comme dans un tunnel : tout le circuit était un tunnel. Je continuais et continuais, encore et encore et encore et encore. J’avais largement dépassé mes propres limites mais j’étais toujours capable d’aller encore plus vite et de prendre un peu plus d’avance. » - Ayrton Senna
- « J’ai ressenti comme un étrange calme…une sorte d’euphorie. J’ai eu l’impression de pouvoir courir une journée entière sans fatigue, de pouvoir dribbler à travers toutes leurs équipes ou à travers tous mes adversaire, comme si je pouvais presque leur passer à travers physiquement. » - Pelé

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Pour aller plus loin…

Bien entendu, le “flow” ne s’applique pas qu’au domaine sportif. Beaucoup essayent de trouver cet état de grâce dans la vie de tous les jours, « saisir le moment présent », expérimenter ce flow au quotidien pour profiter au maximum de son existence. De nombreux psychologues cherchent encore les moyens de parvenir a cet état ‘second’. C’est tout l’intérêt de pratiques telles que le yoga, ou même le message véhiculé par certaines religions (on pense bien entendu au bouddhisme).

Vous l’aurez compris, la Zone est à la fois claire et très floue. Est-ce le lieu de la confiance absolue? De l’inconscient? Du talent à l’état pur? Les psychologues se contredisent sur le sujet, et les études consistant à recueillir le ressenti des sportifs après une performance hors du commun pour encadrer plus concrètement cet état optimal se multiplient. L’enjeu est à la fois de définir les caractéristiques de l’état, et les moyens d’y parvenir. Imaginez vous seulement si l’on pouvait trouver le moyen d’entrer et de rester « in the zone », de percer le mystère du Flow. Le sport serait à la fois plus beau qu’il ne l’a jamais été, mais perdrait aussi tout son intérêt… Toutes les analyses d’hier comme d’aujourd’hui, aussi intéressantes et argumentées soient-elles, restent toutes relativement subjectives et très différentes les unes des autres : à chacun d’y trouver son juste milieu selon ses convictions ou croyances.

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