On doit à Auguste Comte l’introduction du terme de sociologie. Il a été le premier à concevoir la possibilité d’une science sociale et à vouloir montrer que l’on peut se représenter les faits sociaux comme spécifiques et irréductibles à d’autres types de faits, comme ceux qui relèvent de la physique ou de la biologie. C’est ensuite à Émile Durkheim que l’on doit la formulation des premiers éléments d’une méthode de la sociologie. Le concept de « société », une fois posé dans les sciences humaines, a pris ensuite une importance de plus en plus considérable. En fait, c’est le mot qui est devenu un objet, au point que l’on a fini par penser que « la société » est une sorte d’entité qui existe, dont on peut parler à part, indépendamment des individus. De la même manière, on a finit par réifier en psychanalyse un concept, sous la forme d’une entité appelée « l’inconscient », indépendamment de la conscience, et en linguistique, il en a été de même avec « la langue » posée indépendamment de la parole en linguistique.

    Mais la « société » est-ce que cela existe vraiment ? Si je tombe en panne sur l’autoroute, ce n’est pas la « société » qui vient me porter secours, ce sont des hommes, des personnes. Pas « la société ». Si j’enfreins une règle du code de la route, ce n’est pas « la société » qui me verbalise, mais une personne, un gendarme chargé de veiller au respect du code. De la même manière, un parlement est composé d’un ensemble de personnes, et il en va de même pour une association, une institution et un État. Nous pourrions dire qu’en un sens, seule la personne est réelle, le reste, les superconcepts totalisants d’« État », de « société », de «culture », de « langue », d’« inconscient », ne sont des êtres de raison. Nous aurions bien tort de nous en remettre à des mots, même quand ils sont majusculés par la science, en oubliant les individus vivants, car la demeure de la vie et la responsabilité de l’existence se tient seulement dans l’individu, dans son être de chair, l’être humain.

    De quel droit sommes-nous donc autorisé à considérer la société comme une entité réelle ? Il faudrait pour cela que la notion de société s’impose, au sens où le Tout est plus que la somme des parties. Donc que la conscience collective soit plus que la somme des consciences individuelles. Et c’est là que se situe la difficulté. On comprend très bien cette idée en biologie, car effectivement, le vivant est toujours une totalité. Mais est-il possible de justifier l’idée selon laquelle la société fonctionnerait comme un tout ? En quel sens pouvons-nous parler de conscience collective ?

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A. La définition de la sociologie

    La sociologie, comme l’histoire, est une discipline dont les contours ne sont pas faciles à préciser et se noient dans la littérature en général, sous la forme de l’essai. Selon l’historien W. Lepenies dans La Troisième Culture : la sociologie entre la science et la littérature, la sociologie se situe en constante hésitation entre le travail littéraire de rédaction d’essais à caractère journalistique et l’ambition de constituer un savoir à l’égal des autres sciences.

    1) Il est vrai que d’un côté l’on peut ranger dans la catégorie « sociologie » un peu tout et n’importe quoi de ce qui sort sur les rayons des libraires. Il suffit que l’on y repère un « phénomène social ». Ce sont les média qui baptisent l’essayiste qui produit une recherche originale comme étant un « sociologue ». Le premier ouvrage d’importance du genre a été celui de Gustave Le Bon, La psychologie des foules. La publication d’un travail sur le cinéma, sur la mort, L’homme et la mort a propulsé Edgar Morin au rang des sociologues. L’élaboration du concept de postmodernité dans L’ère du vide et un travail sur les phénomènes de mode dans L’empire de l’éphémère, ont donné à G. Lipoveski une réputation de sociologue. Devant ces travaux qui relèvent en fait de l’essai, les critiques littéraires sont embarrassés, ils ne savent pas comment classer, ils hésitent souvent et finissent par présenter l’auteur comme « philosophe et sociologue ». Comme le genre est un fourre-tout, on peut y mettre des essais extrêmement variés. Donc, un travail sur la délinquance dans les banlieues, un travail sur l’état de l’éducation, sur les hooligans dans le sport, sur la place de l’homosexualité, sur le vécu du chômage, sur le phénomène des sectes, etc. Tout cela sera rangé dans la rubrique « sociologie ». Or la disparité de toutes ces publications saute aux yeux. Tout cela est extrêmement confus. Il n’y a aucune unité dans ces essais. La méthode qu’ils revendiquent, quand il y en a une, se rattache assez mal, ou pas du tout à l’ambition de constituer un savoirunifié appelé « sociologie ». En bref, il y a autant de sociologies que de sociologues baptisés comme tels, souvent seulement pour la bravoure d’un essai original. On ferait donc mieux de parler d’essais à caractère social, de rattacher ce type de production à la littérature que de parler ici de « la » sociologie comme d’une science. N’importe quel écrivain peut devenir « sociologue » du jour au lendemain, sans jamais avoir fait la moindre étude de la sociologie en université. Aux U.S.A. E. Goffman a été propulsé « le plus grand sociologue américain ». Pourquoi ? Pour avoir écrit des satires sur la vie sociale des américains, (texte) pour avoir dénoncé des hypocrisies de la société américaine. Pour avoir atteint en librairie des tirages de best-seller avec le ressort de la critique sociale. Pas vraiment pour avoir fait œuvre de « connaissance ». Un livre de sociologue n’a la plupart du temps rien à voir avec une sorte de traité, comme les Principia de Newton en physique, ou L’Origine des espèces de Darwin en biologie. Si on enlève à ce genre d’ouvrage le ton polémique, les luttes de circonstance, les effets de style, il n’en reste plus grand-chose. La thèse de Lepenies revient donc à dire ceci : la sociologie entre deux pôles attractifs, celui de la littérature et celui de la science, d’où le choix pour la désigner du terme de « troisième culture ». Passant en revue les travaux des sociologues les plus classiques, Lepenies reste sceptique et dit qu’en fait ils ont affiché des prétentions scientifiques excessives. A tout prendre, la sociologie, c’est surtout une rubrique de la littérature spécialisée dans l’essayisme social. Le sociologue serait donc avant tout un « intellectuel », au sens que les média donnent à ce terme, ses travaux n’auraient de mérite que sur le plan esthétique ou sur le terrain des affrontements idéologiques. La sociologie ne réussirait qu’en produisant de petites monographies et non un savoir à portée systématique.

    2) La critique est tout de même assez dure. Elle ne rend pas justice aux plus grandes œuvres et elle ne s’attache pas assez à l’ambition de la sociologie comme idéal de savoir.

    Essayons de préciser. En vertu du paradigme de l’objectivité qui caractérise l’édifice moderne du savoir, il n’est qu’une approche recevable et admissible, l’approche objective de la connaissance. Celle-ci implique que toute science se définit par l’analyse de l’objet qu’elle définit, par les phénomènes qu’elle étudie, par l’ordre de faits qui font l’objet de ses observations. L’approche objective de la connaissance suppose aussi un idéal de quantification et donc un ensemble de méthodes qui tendent toutes vers un effort de la mesure.

    Pour comprendre l’édification de la sociologie, il faut donc suivre les implications de ces présupposés, comme nous pourrions le faire à l’égard d’une autre science. La sociologie entend prendre pour objet les phénomènes sociaux, qu’elle interprète comme comportements sociaux, elle définit un ordre de faits dont l’examen lui revient, qui sont les faits sociaux. L’utilisation des méthodes telle que les enquêtes et les sondages, l’usage du registre mathématique des statistiques lui permettent de produire une quantification des phénomènes qu’elle étudie et par là de se qualifier pour entrer dans la cour des sciences, aux côtés des autres les sciences de l’homme.

    Pour marquer sa spécificité, la sociologie doit être à même de montrer qu’elle ne se laisserait pas réduire àune autre discipline. Il doit par exemple y avoir une différence entre une analyse du comportement relevant de la biologie, ou de la psychologie et une analyse sociologique d’un comportement. Sinon la sociologie ne justifierait pas son existence. Il faut aussi marquer les distinctions entre l’objet de l’histoire, l’objet de l’ethnologie, celui de la sociologie ou celui de l’économie politique. Il faut aussi, comme c’est le cas en histoire montrer que la sociologie n’est pas seulement une catégorie relevant de la littérature, plus que des sciences.

    La théorie des réactions primitives utilisée en biologie, chez Henri Laborit, qui rend compte des réactions par la fuite, l’inhibition ou le combat, n’est pas spécifique à l’humain. On peut très bien l’appliquer à l’animal et elle ne convoque pas d’emblée une forme de conscience réflexive. Elle montre quels sont les mécanismes biologiques engagés dans un montage réactionnel. Elle peut être complétée par une interprétation sociologique du comportement humain, mais son origine est biologique. De même, la théorie du conditionnement de Pavlov de la même manière explique le comportement, par l’action de causes qu’elle situe dans le système nerveux. Il est possible de généraliser ces points de vue, et de tenter d’opérer une réduction de toute activité humaine à des mécanismes biologiques. Le sociologue dirait que le fait social est bien plus difficile à cerner qu’un fait biologique, car, il se situe à l’étage de la culture, il enveloppe une complexité qui recoupe tous les éléments de la culture et surtout, il est exclusivement humain. On ne peut pas se contenter d’une explication biologique pour rendre compte de la complexité de la vie humaine, il faut envisager une causalité complexe qui prenne en compte toutes les motivations des hommes en société.

    La différence entre la sociologie et l’histoire est nette : l’historien s’appuie sur le concept de temps standard et linéaire et rattache son explication à une causalité des événements depuis le passé, jusqu’au présent. Il a sa propre méthode d’étude des documents. Il s’attache à ce qui est unique et singulier, ce qui ne se reproduit pas (Napoléon débarquant au golfe Juan après son évasion). Le point de vue de l’histoire est horizontal, il suit la ligne tracée par une chronologie. L’historien s’attache exclusivement à la compréhension du passé. Par contre,  le point de vue du sociologue se situe d’avantage dans l’actuel, il vise plutôt un phénomène général (cf. la rumeur, le suicide), dont il tente de dégager des lois. Il n’y a pas de lois en histoire, parce qu’elle ne comporte pas de généralités, et si on en trouvait, elles se rattacheraient à la sociologie plus qu’à l’histoire. Le sociologue tente de rendre compte d’un phénomène dans sa structuration et son fonctionnement collectif. Par exemple, la rumeur est un phénomène remarquable par lequel une pensée se répand, comme une traînée de poudre, suivant des conditions qui doivent pouvoir être précisées. L’attachement de l’adolescent postmoderne à des marques de vêtements ou de chaussures est très typique et a bel et bien un caractère collectif. Il doit être possible de décrypter ce phénomène social en partant d’enquêtes.

    Le travail de l’ethnologie consiste à aller à la rencontre des cultures différentes de la culture occidentale en marge de l’occident, pour tenter de les comprendre. Aller étudier les indiens Jivaros, Hopis, les Bororo, les tribus du Mexique qui descendent des Aztèques, etc. L’œuvre de Claude Lévi-Strauss a dévoilé cette immense diversité humaine que nous ignorons en occident et montré à quel point nous sommes portés à l’ethnocentrisme. Disons que la différence entre l’ethnologie et la sociologie vient du fait que le sociologue travaille sur ses contemporains, dans notre société occidentale et qu’il adopte un point de vue qui ne s’appuie pas sur une comparaison entre société archaïque et société moderne.

    La différence entre la sociologie et l’économie politique n’est pas très nette et le plus souvent, elles sont, en tant qu’enseignement, associées. La tâche de l’économie politique est de déchiffrer le fonctionnement du système de l’échange économique et sa structure. L’économie politique se sert de concepts fondamentaux tels que ceux de valeur d’usage, de salaire, de valeur d’échange, de taux d’intérêt etc. par analogie, (R) on dira de même, que la linguistique étudie un autre système, celui de la langue.

    3) Maintenant, qu’est-ce tout qu’un fait social ? Nous pourrions penser d’emblée à tout phénomène se produisant en société et ayant une ampleur caractéristique ; ou encore, à un type de comportement ayant caractère collectif : par exemple, les phénomènes de foule, mais aussi le phénomène de la rumeur, la mode, les coutumes diverses dans leur inscription contemporaine, le rituel institutionnel et religieux, les habitudes sociales liées au travail, les habitudes de consommation, les usages concernant l’habillement, des phénomènes typiques de comportements tels que le mariage, la naissance, le suicide, ou encore, les comportements liés au loisir, les formes de révolte collective etc. On pourrait construire une sociologie de la rumeur, une sociologie du mouvement punk, une sociologie de la mode, une sociologie du vacancier, une sociologie de la mort en occident etc.

    Mais ce n’est pas la définition à laquelle s’attache Emile Durkheim, premier sociologue du nom. Le fait social, selon Durkheim, se caractérise en ce qu’il est d’abord un type de conduite extérieure à l’individu et s’imposant à lui. Ce sont les tâches dont chacun d’entre nous s’acquitte en fonction d’engagements qui sont préétablis, et dont la définition se situe en dehors de nous. Ce sont les obligations sociales qui nous incombent de droit, les croyances et les pratiques religieuses, les pratiques dans lesquelles nous souscrivons un contrat, le système de signes du langage avec lequel nous communiquons, le système des échanges, etc. Tout système dont se sert l’individu mais qui existe avant lui, et qui existera encore après lui. Comte avait insisté sur l’idée selon laquelle nous devons tout à la société, selon laquelle la société existe avant l’individu. Le fait social, selon Durkheim, est caractérisé par son pouvoir de contrainte s’exerçant sur l’individu. Les fait sociaux sont «  des manières d’agir, de penser et de sentir extérieures à l’individu, et qui sont douée d’un pouvoir de coercition en vertu duquel elles s’imposent à lui ». Curieusement, Durkheim se réfère immédiatement aux règles du droit que l’individu ne saurait violer en société sans encourir une sanction, à la morale et à ses obligations. Ce serait donc en vertu d’une contrainte implicite issue de la « société », que l’individu se soumettrait aux conventions sociales, s’habillerait suivant les usages de son pays ou de sa classe etc.

    Pour que cet ordre de faits reçoive une consécration à part entière, il faut qu’il soit nettement distingué d’autres phénomènes qui pourraient se rattacher à une science différente de la sociologie, et auxquels on pourrait les ramener. Il faut être assez précis. Les faits sociaux se distinguent des phénomènes vivants dont traite la biologie. Ils se distinguent aussi des phénomènes psychiques dont traite la psychologie. Ils ne sont pas réductibles aux phénomènes matériels dont traite la physique. Ils caractérisent non pas une individualité ou une conscience particulière, mais une conscience collective. « Ainsi dans une assemblée, les grands mouvements d’enthousiasme, d’indignation, de pitié qui se produisent, n’ont pour lieu d’origine aucune conscience particulière. Ils viennent à chacun de nous du dehors et sont susceptibles de nous entraîner malgré nous ». Cf. Gustave Le Bon La psychologie des foules. Il y a une puissance autonome de la conscience collective qui s’exerce sur l’individu. Elle est présente, comme nous l’avons vu, dans la formation de l’opinion et son rôle, elle est la puissance du conformisme, la prescription des mœurs et le diktat de la mode. Elle forme une structure d’influence qui s’exerce sur chacun. Durkheim évoque à ce propos les phénomènes de foules dans lesquels l’individu semble comme dépossédé de sa raison personnelle : « des individus, parfaitement inoffensifs pour la plupart, peuvent, réunis en foule, se laisser entraîner à des actes d’atrocité ». Ce cas de la violence collective est en fait symptomatique d’une phénomène plus global : «  ce que nous disons de ces explosions passagères s’applique identiquement à ces mouvements d’opinions, plus durables, qui se produisent sans cesse autour de nous ».

    Cette idée de conscience collective ouvre en effet des perspectives nouvelles. Mais la sociologie naissante ne s’est gère préoccupée de la préciser et encore moins d’examiner le lien entre la société et la conscience. Inscrite dans l’attitude naturelle et son réalisme, la sociologie a surtout cherché à justifier l’existence d’une entité à part, « la société », pour en rechercher l’action sur l’individu et sa causalité intrinsèque. Chez Durkheim, l’idée de contrainte sociale est le concept qui joue ce rôle. Elle est tellement constitutive du concept de fait social selon Durkheim, qu’il la déploie partout, jusqu’à en donner l’exemple dans l’éducation : « toute éducation consiste dans un effort continu pour imposer à l’enfant des manières de voir, de sentir et d’agir auxquelles il ne serait pas spontanément arrivé. Dès les premiers temps de sa vie, nous le contraignons à manger à boire, à dormir à des heures régulières, nous le contraignons à la propreté, au calme, à l’obéissance ; plus tard, nous le contraignons pour qu’il apprenne à tenir compte d’autrui, à respecter les usages, les convenances, nous le contraignons au travail etc. ».

    Définir la société par la contrainte qu’elle exerce sur l’individu est assez étrange. Il est vrai que la Modernité a vanté les mérites du sacrifice social, de l’héroïsme du devoir, comme elle a sacralisé le travail. Dans un tel contexte, on pouvait, avec Auguste Comte, voir dans l’Humanité un « grand être » auquel chacun devait un culte et voir dans la société l’unique Tout auprès duquel l’individu n’est rien. Il y a chez Durkheim une volonté très explicite de restaurer une morale absolue, une volonté de montrer que c’est la « société » qui est fabricatrice d’idéal. L’homme postmoderne aurait plutôt tendance à exacerber son individualisme. Il n’adhère pas à la société pour l’héroïsme du devoir social, mais parce qu’il cherche seulement à profiter de ses avantages. Cependant, ce que Durkheim présente comme l’essence du fait social, est une forme d’explication qui peut être aisément détournée sur le plan psychologique. On a pu écrire que la postmodernité est une société qui court éperdument après l’adolescence. Si on part de la psychologie de l’adolescent, on peut dire avec lui : « c’est la société qui nous contraint à suivre la morale », « c’est la société qui nous inculque des connaissances », « qui nous imposent des lois », « qui nous impose la politesse et le respect» etc. Il est très facile de tout rejeter sur l’entité « société », la morale, la religion, la loi, la culture, le travail, etc. Cela permet à l’individu de se situer dans l’opposition, en dehors de la pensée, de toute obligation et de toute contrainte. Ce qui est commode pour justifier ma liberté naturelle, « liberté de faire ce que je veux, sans que la société m’en empêche » !

B. La constitution de l’objectivité en sociologie

    Admettons que l’entité « société » se constitue effectivement comme une réalité en soi, existant indépendamment de moi. Mais que peut-on expliquer de cette manière ? Peut-on vraiment prétendre que la morale est seulement « imposée » du dehors par la « société » ? La connaissance, est-ce seulement ce qui est « inculqué » à titre de savoir par la « société » ? Pourrions-nous respecter une règle de droit, si elle n’était que l’effet d’un pouvoir de contrainte extérieur de la « société » ? Être autonome, n’est-ce pas, comme le mot l’indique, se donner à soi-même la loi ? Tout ce que nous considérons comme venant de la société, tout ce que nous pensons comme subi par l’individu, peut aussi bien être considéré comme étant voulu par lui. Toute ce que je projette sur l’entité « société » a son origine dans ma propre subjectivité. A y regarder de plus près, si nous étions un peu plus lucide, peut-être découvrions-nous que ce que ce nous surimposons sur l’entité « la société »,  a son origine en nous-mêmes, n’existe que par l’individu qui ne fait que perpétuer, par répétition, imitation et conformisme des structures que l’on appelle au bout du compte « structures sociales ».

    Or la différence de point de vue est extrêmement importante. Autant d’un point de vue théorique que d’un point de vue pratique. La « société », si je la considère comme extérieure et réelle, m’écrase sous le poids de son extériorité et de sa réalité, je ne peux rien. Que peut donc un individu face à la « société »? Elle est seulement un poids de contraintes. Tandis que si je la considère de l’intérieur, comme ayant son origine en moi, je peux comprendre que la société, c’est avant tout ce qui est aussi pensé, voulu, désiré consciemment ou inconsciemment ; et ce que j’ai créé, je peux aussi le changer.

    Donc, le « fait social » a-t-il une objectivité que l’on pourrait détacher de l’individu ? Et de quel ordre ? Faut-il, avec Comte et Durkheim dire que l’individu n’existe pas, que seule la société existe ? Ou bien, dire, avec Gabriel Tarde (et Michel Henry), que seul l’individu existe et que la société n’existe pas ? Les sociologues se sont bien rendus compte que l’explication sociologique ne pouvait pas être strictement objective, et qu’il fallait bien rattacher les structures sociales à la conscience, à la pensée, aux motivations des individus pour les comprendre. Mais en même temps, l’originalité de la sociologie tient justement à ce qu’elle veut montrer que la « société » a une existence en soi, distincte des individus qui la composent. Prenons un exemple dans la sociologie universitaire qui revendique le titre de science.

    Durkheim insiste sur l’existence et la persistance des structures collectives. Dans une usine, il est possible de remplacer un ouvrier par un autre, un cadre par un autre, sans que l’usine cesse d’exister. L’usine est une entité qui existe par une activité sociale indépendante des individus. Au lycée, l’assistante sociale, le professeur d’économie, d’anglais, d’espagnol, de physique, le proviseur etc. sont des fonctions au sein d’une entité qui perdure avant et après les individus qui assument en elle un rôle. Au supermarché, la caissière, le gérant, le responsable de rayon etc. sont des fonctions qui peuvent être assumées par différentes personnes. Si l’une de ces personnes disparaît, cela ne remet pas en cause la continuité d’existence de la structure sociale. L’individu vient s’insérer dans la structure sociale en venant assumant des obligations. On peut en dire autant d’une église, d’un tribunal, d’un commissariat, d’une mairie, d’une préfecture, d’une association caritative, d’une association sportive etc. et même à la rigueur d’une prison ! L’entité sociale tend à vouloir se conserver et elle prescrit nécessairement son conformisme. Elle ne peut perdurer dans le temps, qu’alimentée par l’activité, le travail, la circulation en quelque sorte de tous les individus qui fonctionnent en elle. Par exemple, le jeu de la division du travail, de ce point de vue, assigne à chacun une tâche bien particulière qui le rend nécessaire et indispensable. De cette manière l’entité collective appelée entreprise se maintient elle-même, en se servant des individus qui la composent. Comme Durkheim estiment que la société est l’ultime référence en matière de morale, on peut supposer que la conservation de l’entité collective devrait normalement impliquer le sens du respect de la personne, comme membre du tout : le respect du « personnel » de l’entreprise… Ce qui est loi d’être évident dans les faits.

    Ainsi, pour citer Durkheim :

    « Quand je m’acquitte de ma tâche de frère, d’époux ou de citoyen, quand j’exécute les engagements que j’ai contractés, je remplis des devoirs qui sont définis, en dehors de moi et de mes actes, dans le droit et dans les mœurs. Alors même qu’ils sont d’accord avec mes sentiments propres et que j’en sens intérieurement la réalité, celle-ci ne laisse pas d’être objective ; car ce n’est pas moi qui les ai faits, mais je les ai reçus par l’éducation. Que de fois, d’ailleurs, il arrive que nous ignorons le détail des obligations qui nous incombent et que, pour les connaître il nous faut consulter le Code et ses interprètes autorisés ! De même, les croyances et les pratiques de sa vie religieuse, le fidèle les a trouvées toutes faites en naissant ; si elles existaient avant lui, c’est qu’elles existent en dehors de lui. Le système de signes dont je me sers pour exprimer ma pensée, le système de monnaies que j’emploie pour payer mes dettes,les instruments de crédit que j’utilise dans mes relations commerciales, les pratiques suivies dans ma profession, etc., etc., fonctionnent indépendamment des usages que j’en fais. Qu’on prenne les uns après les autres tous les membres dont est composée la société, ce qui précède pourra être répété à propos de chacun d’eux. Voilà donc des manières d’agir, de penser et de sentir qui présentent cette remarquable propriété qu’elles existent en dehors des consciences individuelles »

    Ce qui intéresse donc le sociologue, c’est toujours le caractère collectif de l’activité humaine. Et nous venons de voir qu’il est assez judicieux d’interpréter directement la sociologie comme une science des institutions. En généralisant avec Durkheim, on dira alors que l’on peut appeler institution, toute croyance, mode de conduite institués par la collectivité et la sociologie devient alors la science des institutions, de leur genèse et de leur fonctionnement.

    Dès lors, quand il s’agit de s’attaquer à l’analyse d’un phénomène social, la devise de Durkheim est claire :  « il faut traiter les faits sociaux comme de choses ». Il donne d’ailleurs de la notion de chose intellectuelle, au sens de l’objet à comprendre, une définition nette : « La chose s’oppose à l’idée comme ce que l’on connaît du dehors à ce que l’on connaît du dedans. Est chose tout objet de connaissance qui n’est pas naturellement compénétrable à l’intelligence, tout ce dont nous ne pouvons nous faire une notion adéquate par un simple procédé d’analyse mentale, tout ce que l’esprit ne peut arriver à comprendre qu’à condition de sortir de lui-même, par voie d’observations et d’expérimentations ». En sociologie, l’observation sera l’enquête et en guise d’expérimentation, on devra se contenter des rapports des statistiques officielles, ou de celles fournies par des instituts de sondage.

    Venons à l’exemple typique. Toute science a ses livres canoniques auxquels elle se réfère pieusement pour les enrichir de commentaires et en livrer le contenu aux futurs étudiants. Aux dires de Thomas Kühn c’est même de cette manière que s’édifie une science normale et que se crée un paradigme. La sociologie a ses références obligées. Parmi elles figure la célèbre étude de Durkheim du phénomène social que représente Le suicide.

    Si nous partons de la subjectivité dans son rapport à elle-même, le suicide semble une décision strictement individuelle. A priori, c’est une gageure de tenter une analyse sociologique du suicide. Un homme qui arrive à pareille extrémité, choisit la porte de sortie de l’existence pour mettre fin à ses souffrances. Il est aisé de trouver des motivations individuelles dans la lettre de celui qui décide de mettre fin à ses jours : parce qu’il ne supportent pas la solitude ou l’abandon, parce qu’il ne supporte pas d’avoir été mis au chômage, d’avoir été ruiné, torturé, parce qu’il n’accepte pas une injustice, parce que son corps est dans un tel état de délabrement physique que souffrir davantage est inhumain et qu’il vaudrait mieux en finir etc. On ne voit pas très bien ce qu’une analyse sociologique pourrait apporter.

    Le parti-pris de Durkheim est évidemment contraire, il veut montrer que le suicide est un phénomène collectif qui a des causes sociales. C’est d’ailleurs un postulat de base chez Durkheim : à un phénomène social, il faut trouver des causes sociales. Pour parvenir à la démonstration de sa thèse, il recourt abondamment aux statistiques du suicide dans différents pays d’Europe qu’il situe par rapport aux périodes d’événements troubles de l’histoire. Sa démarche met l’accent sur l’importance de la religion, mais surtout, on s’y attendait, sur la cohésion sociale. Plus une société est intégrée, plus elle soumet ses membres à sa tutelle, moins une société est intégrée et plus elle laisse l’individu à lui-même et à sa fragilité.

   « Le suicide varie en raison inverse du degré d’intégration des groupes sociaux dont fait partie l’individu »… « la force collective étant un des obstacles qui peuvent le mieux le contenir, elle ne peut s’affaiblir sans qu’il se développe. Quand la société est fortement intégrée, elle tient les individus sous sa dépendance, considère qu’ils sont à son service et, par conséquent, ne leur permet pas de disposer d’eux-mêmes à leur fantaisie. Elle s’oppose donc à ce qu’ils se dérobent par la mort aux devoirs qu’ils ont envers elle ».

    Dans une société dont la cohérence est forte, la solidarité joue et elle supporte les individus, les éloignant des conduites auto-destructrices : « dans une société cohérente et vivace, il y a de tous à chacun et de chacun à tous un continuel échange d’idées et de sentiments et comme une mutuelle assistance morale, qui fait que l’individu, au lieu d’être réduit à ses seules forces, participe à l’énergie collective et vient y réconforter la sienne quand elle est à bout ».

    On pourrait s’attendre à ce que les conditions économiques jouent un rôle éminent et qu’il y ait une association étroite entre crise économique, comme lors du krach de 1929, et montée du suicide. Or Durkheim, en partant des statistiques ne parvient pas à cette conclusion. Il dit clairement que ce n’est pas exactement l’appauvrissement brutal qui est réellement une cause, ce qui est cause, c’est la rupture d’équilibre au sein de l’ordre collectif. « Toute rupture d’équilibre, alors même qu’il en résulte une plus grande aisance et un rehaussement de la vitalité générale, pousse à la mort volontaire. Toutes les fois que de graves réarrangements se produisent dans le corps social, qu’ils soient dus à un soudain mouvement de croissance ou à un cataclysme inattendu, l’homme se tue plus facilement ».

    Nous voyons donc comment Durkheim parvient à donner une objectivité au fait social : a) en tentant d’emblée de disqualifier une explication qui relèverait trop de la psychologie individuelle, la cause doit ici être « sociale ». b) En faisant de la société une véritable entité morale dominant l’individu, c) En décrivant le phénomène social à travers une quantification objective fondé sur les statistiques, dont il interprète les données pour donner un sens à des régularités. Ce qui laisse supposer que le phénomène social suit une logique quasi-autonome, indépendante des individus. d) Durkheim se sert aussi, mais beaucoup moins que Max Weber, de comparaisons entre sociétés différentes (Rome, la Grèce antique, l’Inde et l’Europe). La comparaison entre univers sociaux distincts donne à penser qu’il existe bel et bien des « sociétés » différentes, chacune ayant sa configuration propre, mais au sein desquels on retrouve les mêmes lois. e) Le recours à l’histoire est aussi réduit que possible. En précurseur, Alexis de Tocqueville commençait son œuvre majeure De la Démocratie en Amérique, en écrivant « Ceci n’est pas un livre d’histoire ». Il voulait effectivement saisir la cohérence interne d’une société, et non pas seulement raconter son histoire.

    La polémique de Durkheim menée contre Gabriel Tarde est aussi très instructive. Tarde semble ne pas voir l’immanence de la conscience collective dans la conscience individuelle. Ce qui est suprêmement réel pour lui, c’est l’individu. C’est seulement l’individu qui perpétue des schémas par imitation, schéma qu’abusivement on interprète comme des réalités sociales (texte). A l’inverse, Durkheim ne semble pas voir l’immanence de la conscience collective dans la conscience individuelle. Ce qui est suprêmement réel pour lui, c’est la société. Au fond l’individu est une abstraction.

    N’est-ce pas là un faux problème ? Ou encore, le problème ne vient-il pas de la pensée duelle, incapable de penser comme un tout ce qui ne saurait être séparé ? La société n’a de réalité qu’à travers les individus qui la composent. L’individu n’a d’existence véritablement humaine que dans la mesure où il réalise son histoire personnelle dans une société. Couper l’un de l’autre n’a pas de sens. Une société sans la vie des individus de chair, c’est un simple concept, une représentation en l’air. Un individu coupé de son immersion dans une société, c’est un robinson de fiction. Dans un cas, comme dans l’autre, ce sont des figures creuses de l’intellect que la plus élémentaire observation du phénomène de la vie envoie au panier des théorisations verbales.

C. Conscience collective et individualité

    La représentation que proposait Durkheim de la conscience collective n’a pas tardé a être remise en cause par ses successeurs immédiats. C’est même un de ses principaux élèves, Maurice Halbwachs qui lui a porté des coups sérieux. Si on en croit Durkheim, la « société », comme entité, doit nécessairement être une et avoir pour caractéristique la prescription du conservatisme social. Or Halbwachs, en examinant les classes sociales, se rendit très vite compte qu’en fait il était indispensable de tenir compte des « ensembles volcaniques ». Bref, raisonner en pensant qu’il n’y a pas une, mais plusieurs consciences collectives se disputant les mêmes consciences individuelles. Ce qui revient à une hérésie par rapport au dogme de la « société », selon Durkheim, ou pire encore, c’est tomber du monothéisme (LA société, le nouveau dieu moral) dans le polythéisme (les groupes de pressions, les idéaux et leurs divinités concurrentes). Ce qui est en cause, c’est la tendance chez Durkheim à faire d’un concept, celui de société, une entité à part, alors qu’il ne renvoie, à tout prendre, qu’à la pensée collective. Halbwachs  écrit ainsi : « La pensée collective n’est pas une entité métaphysique qui doit être recherchée dans un monde à part… L’esprit collectif n’existe et n’est réalisé que dans les consciences individuelles. Bref ce n’est qu’une certaine organisation des relations entre esprits individuels, c’est l’état de conscience d’un nombre plus ou moins grand d’individus que comprend le groupe ».

    Cet état de conscience qui émerge dès l’instant où il existe un groupe d’individu peut être approché par une analogie rendant compte de l’idée même de totalité, non pas mécanique, mais vivante. Dans Sociologie et philosophie, Durkheim se servait d’une analogie organique qui a une certaine pertinence. Le cerveau, si on l’analyse, est composé d’une multitude de cellules. Prises isolément, elles sont incapables de manifester la conscience. Elles possèdent déjà une forme d’individualité, mais n’existent que dans et par une totalité. C’est le fonctionnement total du cerveau qui seul permet de manifester la conscience individuelle, c’est-à-dire cette faculté que nous reconnaissons en chacun de penser, c’est-à-dire de pouvoir faire œuvre de réflexion, mais aussi d’éprouver des sentiment, de s’adapter aux conditions du monde extérieur, de se sentir lié aux autres. De la même manière, nous pourrions dire que c’est la présence des consciences individuelles dans une entité globale, qui fait naître la conscience collective. La conscience collective est différente des consciences individuelles, au sens où elle est un tout qui est plus que la somme des parties qui la composent. Si on supprime les cellules du cerveau, on supprime la manifestation de la conscience individuelle. Si on supprime les consciences individuelles, on supprime la conscience collective. Mais cela ne veut pas dire que la conscience collective ne soit qu’un agrégat simple agrégat. Poursuivons l’analogie. Entre l’individu et la société, il y a un rapport semblable à celui qui existe entre les cellules du corps et le corps tout entier. S’il advenait qu’une cellule, par une sorte de sécession interne, que la cellule revendique son propre intérêt au dépend du tout, que se passerait-il ? Les médecins connaissent très bien la chose. En pathologie, on appelle cela le cancer ! Entre les cellules de la peau et la totalité du corps, il y a une régulation entre la partie et le tout, si bien que la reproduction des cellules est réglée et ne saurait être anarchique. Qu’une rupture de l’information se produise, que la relation entre la cellule et le corps tout entier disparaisse et voilà que la cellule se reproduit d’elle-même, sans nécessité, et que se forme une tumeur cancéreuse qui finit par compromettre la santé du corps tout entier. L’auto-référence qui normalement assure l’équilibre de l’organisme est compromise et dans la faille s’engouffre la maladie.

   Une société n’est certainement pas aussi structurée de manière aussi systémique qu’un organisme vivant. Ce n’est qu’une analogie et toute analogie a ses limites. Cependant, il n’y a pas non plus de rupture complète entre l’un et l’autre plan. Ce qui est intéressant, c’est de noter le parallèle. Ce que nous appelons l’individualisme, dans la postmodernité, qui est le caractère le plus patent de nos sociétés occidentales, a effectivement bien l’allure d’un cancer social. Comment voulez-vous, dans une société telle que la nôtre, où l’intérêt privé exerce un diktat absolu, où les coalitions d’intérêts revendiquent violemment leurs prérogatives, contre ce qui serait le bénéfice de la volonté générale, que la société en tant que tout se porte bien ? Quand les multinationales ne pensent qu’à leur profit et détournent la valeur produite vers la pure spéculation, comment la prospérité de tous pourrait-elle assurée ? Un groupe de pression en société est déjà une forme de conscience collective, mais qui peut très bien ne pas être homogène avec la conscience collective que représente un peuple et moins encore avec la conscience collective de l’humanité tout entière.

    On se demande bien où Durkheim a pu aller chercher cette entité idéale, régulatrice et normative de la « société ». Seulement dans la sphère des concepts moraux. Pas dans les faits. Dans les faits, la notion de conscience collective est bien plus floue, plus complexe et moins rationnelle. De nature plus psychologique que morale. (texte)
1) Nous pouvons emprunter ici quelques analyses à un livre injustement méconnu, La psychologie des foules de Gustave Le Bon. L’œuvre de Gustave Le Bon est classée parmi les travaux de sociologie expressive, distinguée en cela de la sociologie scientifique représentée par Durkheim ou Max Weber. Son mérite est de tenter de comprendre les phénomènes collectifs sans leur imposer par avance un concept moral régulateur, comme celui de « société » de Durkheim. Le mot foule désigne en effet : « une réunion d’individus quelconques, quels que soient leur nationalité, leur profession ou leur sexe, quels que soient aussi les hasards qui les rassemblent ». Cependant, ce qui est remarquable, c’est que l’individu au milieu d’une foule tend à se comporter de manière différente de la manière dont il se comporterait s’il était isolé. C’est une observation que nous devrions tous avoir faite. Pris dans un groupe, chacun semble s’aligner sur les tendances collectives. Les exemples dramatiques ne manquent pas. Nous voyons comment un individu, par ailleurs calme et posé, dans la vie ordinaire, peut devenir comme fou furieux dans un stade. Dans une classe de lycée, il y a bel et bien une atmosphère collective très différente de celle d’une autre classe. Que se passe-t-il, du simple fait qu’il y ait une réunion d’individus ? La réponse de Le Bon consiste à dire qu’alors « se forme une âme collective, transitoire sans doute, mais présentant des caractères très nets. La collectivité devient alors ce que, faute d’une expression meilleure, j’appellerai une foule organisée, ou, si l’on préfère, une foule psychologique. Elle forme un seul être et se trouve soumise à la loi de l’unité mentale des foules ». (texte) Une conscience collective se constitue spontanément, dès que plusieurs individus sont ensemble. Cette conscience tend à soumettre chacun à ses propres tendances. Le trait de génie de Gustave le Bon est de faire immédiatement un rapprochement avec la relation hypnotiseur/hypnotisé. « L’individu plongé depuis quelques temps au sein d’une foule agissante tombe bientôt dans un état particulier se rapprochant beaucoup de l’état de fascination de l’hypnotisé entre les mains de son hypnotiseur ». Celui qui est hypnotisé perd sa volonté consciente et se soumet aux suggestions de l’hypnotiseur. De même, l’empire du on collectif, l’empire de la foule fait que l’individu devient obéissant aux suggestions collectives. Or cet empire est aussi l’empire de l’inconscient qui va en quelque sorte remonter en chacun des individus et entraîner chacun dans sa mouvance. Cela explique la contagion des sentiments dans la foule : la colère, la peur, le rire, le malaise, la panique, la ferveur, mais aussi la contagion des idées par voie d’imitation spontanée. Les caractères de l’emprise de la foule sont notés ainsi par Le Bon : « Evanouissement de la personnalité consciente, prédominance de la personnalité inconsciente, orientation par voie de suggestion et de contagion des sentiments et des idées dans un même sens, tendance à transformer immédiatement en acte les idées suggérées, tels sont les principaux caractères de l’individu en foules… ». En sortant de la foule, l’individu est tout à fait capable de se délivrer de cet envoûtement et de se rendre compte qu’il s’est laissé entraîné, comme on le dit souvent, qu’il a perdu la tête. Et nous pouvons aussi bien comprendre celui qui ne quitterait pas « la foule », le « groupe », « la masse », ne sortirait pas de cette hypnose larvée et aurait quelques difficultés à retrouver ses esprits. Ce qui est original chez Le Bon, c’est de très bien noter qu’il s’agit là d’un affaiblissement de la lucidité. « Par le seul fait qu’il fait partie d’une foule, l’homme descend donc plusieurs degrés sur l’échelle de la civilisation. Isolé, c’était un individu cultivé, en foule c’est un instinctif, par conséquent un barbare. Il a la spontanéité, la violence, la férocité et aussi les enthousiasmes et les héroïsmes des êtres primitifs ». L’exemple des violences urbaines, de la violence des stades nous vient tout de suite à l’esprit et nous lui ajouterions aussi les formes de conditionnement collectif des groupes religieux intégristes, voire les exemples de suicide collectifs dans les sectes.
Mais les exemples extrêmes risquent de nous faire manquer l’omniprésence du pouvoir de la conscience collective sur l’individu,car son effet se fait ressentir partout où il y a un groupe. Le Bon mentionne par exemple l’irrationalité de certaines décisions politiques ou décisions de justice. « C’est ainsi qu’on voit des jurys rendre des verdicts que désapprouverait chaque juré individuellement, des assemblées parlementaires adopter des lois et des mesures que réprouverait en particulier chacun des membres qui les composent. Pris séparément, les hommes de la Convention étaient des bourgeois, aux habitudes pacifiques. Réunis en foule, ils n’hésitèrent pas, sous l’influence de quelques meneurs, à envoyer à la guillotine les individus les plus manifestement innocents ; et contrairement à tous leurs intérêts, ils renoncèrent à leur inviolabilité et se décimèrent eux-mêmes ». Ce qui est étonnant, c’est ce pouvoir qu’a la foule de métamorphoser tout d’un coup une personnalité : « ses idées et ses sentiments se sont transformés, au point de pouvoir changer l’avare en prodigue, le sceptique en croyant, l’honnête homme en criminel, le poltron en héros. La renonciation à tous ses privilèges votée par la noblesse dans un moment d’enthousiasme pendant la fameuse nuit du 4 août 1789, n’eût certes jamais été acceptée par aucun de ses membres pris isolément ».
D’où la conséquence : « la foule est toujours intellectuellement inférieure à l’homme isolé ». Elle lui est inférieure, parce que la lucidité mûrît davantage dans la solitude et que la dictature du collectif endort l’intelligence. La conscience collective est toujours inférieure à celle des plus individus les plus éveillés qui la composent. De sorte que le « gouvernement en foule », la décision sous l’impulsion du collectif n’a que très peu de chance d’être intelligente et éclairée. Le facteur le plus important, c’est l’inertie de la foule, le mot le dit bien l’inertie des masses !
2) Maintenant, cette analyse conduit à des conclusions très inquiétantes, mais que nous n’avons pas le droit d’écarter. L’hypnotiseur impose sa volonté à l’hypnotisé. De même, il existe des moyens efficaces de manipuler la conscience collective, pour l’entraîner dans la direction que l’on souhaite. Dans l’idéologie, cela s’appelle la propagande. Dans l’exercice du pouvoir politique, cela s’appelle la démagogie. Il y a même un régime politique qui est tout trouvé pour donner à la foule le pouvoir, cela s’appelle la démocratie ! Le pouvoir donné au peuple ! La critique n’est pas nouvelle. Elle a été très nettement formulée par Alexis de Tocqueville, dans De la Démocratie en Amérique. Dans la démocratie, dit-il « le pouvoir … ne brise pas les volontés, mais les amollit, les plie et les dirige… il ne détruit point, il empêche de naître. Il réduit enfin chaque nation à n’être qu’un troupeau timide dont le gouvernement est le berger ». Ce pouvoir maintient au fond les hommes dans l’enfance : « Il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires, dirige leur industrie, règle leurs successions, divise leur héritage, que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre ».
Dans le domaine commercial, la manipulation de la conscience collective s’appelle la publicité, ou marketing en direction des masses ! Sur le plan des idées, nous ne devons nous faire aucune illusion, il est tout à fait possible que les media, tels que la télévision, soient utilisés dans un sens qui vise à formater la pensée commune dans un type de représentation et qu’il y ait donc une manipulation de l’opinion. Nous savons très bien quel usage les pays totalitaires font des organes de presse et d’information, pour recadrer la pensée déviante et maintenir la dictature de la pensée unique. Rien ne nous garantit que l’information officielle n’est pas un prêt-à-penser que l’on sert aux braves gens… pour qu’ils dorment. Si on veut pousser un peu plus loin, en adoptant la technique de la paranoïa critique, il est tout a fait possible qu’il y ait des intérêts économiques évidents à ce que l’opinion dorme béatement, vive dans l’illusion, à ce que le peuple se comporte comme un troupeau obéissant. Du moment qu’il consomme et qu’il s’amuse, c’est le principal ; dans ces conditions l’individu n’est pas dangereux. Il est conditionné ! Il ne faudrait pas qu’il se mette à penser. Il sortirait de son hypnose et de sa léthargie. Il deviendrait conscient et il risquerait de remettre en cause le système consensuel qu’il suit par conformisme. Comme l’a très bien compris Gustave Le Bon, le contrôle de la conscience collective se fait nécessairement par le bas, en flattant les tendances inconscientes. Servir au peuple en masse de la niaiserie télévisuelle, flatter le sexe, l’instinctif ; faire la dérision systématique de ce qui est intelligent, élevé et sacré, ou cracher gaiement sur la vérité et la beauté. Ce n’est pas très propre moralement, mais c’est cyniquement très habile. Soyez superficiels, snobs, et conformistes, vous serez dans la moyenne. Vous serez moyens. Votre vie sera médiocre. Mais l’avantage de la médiocrité, c’est que dans son malaise latent, elle est très influençable : il est très facile de lui vendre du rêve. Tocqueville écrivait, au sujet du péril d’inertie qui guette la démocratie : « Je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes, pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme ».
Si le degré deconscience de chaque individu pouvait se développer, la conscience collective ne serait plus aussi facile à contrôler. Elle pourrait aussi s’élever. Mais encore faudrait-il que l’éducation prenne en charge l’élévation de la conscience individuelle. Or son premier souci dans notre monde postmoderne, c’est de veiller à ce que l’individu soit bien intégré ! Son principal objectif, c’est de préparer l’élève à s’insérer dans le monde de l’entreprise ! Pour un peu, il suffirait que ce soit les multinationales qui imposent les programmes éducatifs. Eliminons la Culture, mettons en plus de la publicité partout, jusque dans les salles de classes. (Il y a déjà les hamburgers et le coca dans la cour). Le conditionnement sera massif et le tour sera joué. Les élèves seront socialisés. Nous fabriquerons une génération de crétins, mais qui seront de bons consommateurs « gentils », et « obéissants ». Et tant pis s’ils sont rendus immatures, écervelés et irresponsables. Mais ne jouons plus les étonnés devant la crise qui traverse notre société, devant l’état lamentable dans lequel nous avons réduit la nature. On récolte ce que l’on sème. Nous n’aurons pas pris soin des générations à venir et nous n’aurons pas veillé à ce qu’en elles une conscience plus élevée et plus libre puisse grandir.

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    Durkheim a eu le mérite de s’affronter avec la question de la conscience collective. Mais en réifiant, le concept de « société, pour ne retenir dans l’expression que les causes collectives, en y cherchant une sorte d’idole morale, en faisant complètement l’impasse sur la dimension de la conscience, il a largement manqué la perspective qu’il venait d’ouvrir. Ce sont ces erreurs qui ont finit par jeter un discrédit sur la notion de conscience collective qui a pourtant une importance essentielle.
De ce fait, la sociologie reste une discipline dont les résultats sont assez minces. Elle n’est pas parvenue à unifier les différentes disciplines scientifiques, afin de mieux cerner la complexité de l’humain comme elle était pourtant sensée le faire. La représentation scientifique résultant de l’analyse tend au cloisonnement et à une extrême fragmentation. Notre vision de l’homme est éclatée en une multitude de disciplines plus concurrentes que complémentaires et qui manquent singulièrement d’esprit. Le comble, c’est que le creuset naturel du savoir que représente la philosophie n’y joue pas non plus son rôle.
Tout est à remettre en chantier en sociologie et c’est pourquoi la compréhension de la conscience collective a une telle importance. Si nous comprenions mieux ce qu’elle est, nous aurions davantage l’opportunité de travailler à son développement. Les critiques de Michel Henry dans La Barbarie sont méritées. La sociologie ne retrouvera son sens que si elle est à même de faire le lien entre vie, conscience individuelle et conscience collective.