Entre l’origine de la vie et l’origine de l’homme, il y a l’émergence de la conscience, considérée par la plupart comme le plus profond des mystères, bien qu’il soit accessible à tous : il n’y a pas besoin cette fois de remonter aux temps préhistoriques, ni même à son émergence chez le nourrisson. Il devrait suffire de s’examiner soi-même, et pourtant rien de plus difficile ! On n’imagine pas tous les délires que cela a pu susciter chez les plus grands savants, avec la prétention on ne peut plus obscurantiste d’expliquer un mystère par un mystère plus profond, que ce soit la complexité d’où émergerait la conscience on ne sait comment, ou des supposés phénomènes quantiques (John Eccles) dont la principale caractéristique est qu’on n’en connaît rien ! Ce qui fait obstacle à la compréhension de notre propre conscience, c’est le plus souvent la surestimation de notre clairvoyance, la croyance naïve dans une réalité immédiate ou les conceptions religieuses de l’âme et du libre-arbitre, notions portées à un tel absolu qu’on ne peut plus les incarner dans aucun processus matériel. On verra qu’effectivement liberté et conscience ne sont pas dissociables mais c’est une liberté qui n’a plus rien d’absolue puisqu’elle est plutôt inhibition du corps et question de l’esprit, orientation incertaine et délibération intérieure.

La conscience n’est sans doute rien d’autre que cette interrogation qui nous alerte et nous éveille par un manque d’information ressenti soudain et qui nous rappelle à l’existence, mobilise perceptions et souvenirs, nous sort de l’inconscience où se déroulent tous nos automatismes, réflexes ou habitudes. Etre conscient, c’est faire le point, c’est être conscient de ses propres choix et de leurs conséquences, c’est être responsable de ce qu’on fait (on peut en donner les raisons). De sorte qu’on peut dire que toute conscience est conscience de soi, d’une certaine façon, et même conscience morale. Au lieu de dire que « toute conscience est conscience de quelque chose », il serait plus exact de dire que toute conscience est conscience d’un problème, toute conscience est question qui interroge notre présence au monde, projection vers l’extérieur, intentionalité, désir. Il n’y a pas de conscience rationnelle, froide et indifférente même si la conscience tend à l’objectivité. La conscience comme mise en cause de notre être est inséparable d’une certaine conscience de soi, ce qu’on appelle le « pour-soi », ce qui ne veut certes pas dire une véritable connaissance de soi, dans une impossible complétude de la conscience, mais l’émotion du corps qui nous remue jusqu’aux tréfonds de l’être. A ne pas confondre avec la conscience du corps qui supervise les opérations, partie frontale qui regarde l’arrière (Francis Crick et Christof Koch) et qui est une conscience le plus souvent inconsciente !

D’avoir ancré la conscience dans le corps et réduit les prétentions de la conscience à l’hésitation du corps, son ouverture à la dé-couverte des possibles, ne doit pas mener, comme on le déduit trop rapidement, à un matérialisme moniste intenable qui se croit scientifique en réduisant à rien toute subjectivité. Il n’y a pas de conscience sans corps mais la conscience ne se réduit pas au corps, pas plus que l’information ne se réduit à la matière ou l’énergie. Avec la perception et l’échange de signes on est dans un autre ordre de réalité, celui d’un « causalité descendante » où c’est l’effet qui devient cause, l’objectif visé par la vision qui guide le corps. Il y a bien dualisme entre l’esprit et le corps, le subjectif et l’objectif, l’actif et le passif, la vie et la mort, information et matière, finalité et causalité, organisation et entropie. Ce n’est pas prétendre qu’il y aurait une totale indépendance entre l’esprit et son substrat matériel, le signifié et le signifiant, le software et le hardware. Il est d’ailleurs certain qu’il y a des degrés de conscience qui correspondent au degré de complexité du système nerveux, même si la conscience ne se réduit pas au corps puisqu’elle est ouverture à l’extériorité. Dès lors se pose la question de l’émergence d’une conscience dans les formes les plus primitives de la vie ainsi que la possibilité de doter des robots d’une véritable conscience artificielle, enfin, enjeu politique essentiel, nous devons affronter la question de la construction d’une conscience sociale, en particulier d’une conscience écologique.

La conscience et la vie (finalité et information)

Nous sommes aveuglés par notre conscience humaine liée au langage plus qu’on ne croit mais il est certain que les animaux ont une conscience, du moins les mammifères, pour les reptiles ou les insectes c’est moins sûr. Tout dépend de ce qu’on entend par conscience qu’on peut même prêter à une simple cellule à condition d’admettre bien sûr des degrés dans la conscience (ce n’est pas tout ou rien). De ce point de vue, le premier degré de la conscience, c’est la vie elle-même puisque la vie c’est l’information, la sensibilité, la perception, la réaction à un signal extérieur. Bien sûr c’est un peu abusif mais on peut voir déjà une forme de conscience dans la boucle rétroactive, les phénomènes réflexifs ou récursifs d’une construction interactive avec l’environnement, puisque la causalité n’y est plus intérieure mais vient de l’extérieur, à partir des effets. On reste malgré tout au niveau de l’automatisme et il est difficile de prêter une conscience à un simple thermostat !

Du moins, ce qui émerge avec l’organisme ou l’organisation, c’est la finalité et le projet. On en chercherait vainement la cause dans un élément particulier du corps, en dehors de la finalité de l’organisme tout entier, de sa durabilité et sa reproduction, qui opère là aussi par causalité descendante (downward causation). Si l’effet peut précéder la cause, il ne faut voir là aucun paradoxe insurmontable dès lors que toute finalité est apprise, répétition du passé. Il n’y a pas de finalité sans mémoire (toute révolution nous ramène à l’origine). On peut dire que le principe vital c’est la mémoire (l’ADN) qui prend le pas sur les autres constituants pour guider l’ensemble (le corps obéit à l’esprit, l’effet attendu devient cause). La mémoire est mémoire du corps qui substitue à une causalité matérielle immédiate la subjectivité d’un savoir antérieur. La conscience c’est le conducteur. L’esprit possède le corps (la conscience est le sommet de la hiérarchie selon Sperry). De bons matérialistes voudraient que la conscience soit une simple émergence, certains disent une « survenance », mais ce qui émerge n’est pas un épiphénomène surajouté, c’est une finalité collective plus qu’un vague sentiment, la direction vers un objectif, une décision qui engage tout le corps en éliminant d’autres choix ou satisfactions possibles (de l’ordre du vote plus que du sondage).

Il faudrait sans doute distinguer ce qui est simple « téléomatique » (processus orienté, comme l’entropie, en dehors de toute volonté), ce qu’on appelle « téléonomie » (programme ou réflexe dont la finalité n’est pas consciente mais extérieure au programme) et ce qui est véritablement « téléologique » (dirigé vers un but, capable de pilotage et de rétroactions) qu’il faudrait diviser en finalité interne (subjective) et finalité artificielle (outil, automatisme, thermostat). Il faudrait prendre en compte aussi le fait que les organismes vivants se caractérisent non seulement par leurs fonctions vitales et leurs finalités (ou plutôt leur « équifinalité », c’est-à-dire leur capacité d’atteindre leur objectif par de multiples voies et tous les moyens disponibles) mais, de plus, par le fait d’être adaptables c’est-à-dire capables de changer de buts, ce qui dépasse le téléologique.

Arriver au niveau de complexité de la cellule serait déjà un exploit extraordinaire pour un programme informatique, et pourtant on est encore loin ici d’une véritable conscience et plus près d’une « irritation » ou d’un réflexe, de « L’organe cognitif au niveau moléculaire : le réseau immunitaire » (Varela, Autonomie et connaissance). Simplement, il faut admettre qu’une conscience ne devient possible que dans le monde de l’information et suppose l’intentionalité et la rétroaction, la finalité et la prévision, l’apprentissage et la projection, processus qui existent à l’état primitif dans toutes les cellules. On doit partir du fait que la conscience est une propriété biologique et non une propriété de la matière.

Conscience animale

La conscience qu’on voudrait prêter à de simples bactéries ne peut pas aller bien loin, c’est sans doute un abus de langage. Il vaut mieux parler en ce cas de proto-conscience. Ce qu’on appelle conscience est fortement reliée à l’orientation dans l’espace et ne concerne donc pas les plantes, c’est une conscience essentiellement animale qui a son siège dans les neurones. Avec les neurones on accède à un niveau supérieur de conscience capable d’apprentissage, de réactions conditionnelles qui dépendent de l’intégration de multiples facteurs. La conscience animale est liée originairement à la prédation et l’exploration de l’extériorité (la recherche de nourriture et la fuite des prédateurs). Ce sont des fonctions qui dérivent des fonctions de filtrage assurées par la membrane au niveau cellulaire. Il ne faut donc pas s’étonner que dans le développement de l’embryon le cerveau soit une extension de la peau.

Là-aussi il faut insister sur les degrés de conscience qui commencent très bas. Même pour nous, l’inconscience domine des automatismes du corps sinon l’abrutissement de la vie moderne ou les emportements de l’humeur. Cela permet d’imaginer l’esprit embrumé de la tique qui guette sa proie ! Il ne suffit donc pas d’avoir des neurones pour être conscient, ou du moins le niveau de conscience peut être insignifiant. La perception elle-même reste en grande partie en-dehors de toute conscience, sauf quand elle prend valeur de signal. Pour remonter au plus primitif il faut penser à l’odorat qui est le sens le plus archaïque, directement relié à la biochimie et le plus proche d’un automatisme. Il est significatif qu’il soit très difficile de se souvenir d’une odeur alors qu’une odeur éveille facilement des souvenirs (la madeleine de Proust) voire des impressions de déjà-vu (ou des rêves quand on dort). Cela semble conforme à la fonction de la conscience de rappeler les souvenirs d’expériences passées dans la rencontre du réel. Il ne servirait à rien de se souvenir de l’odeur absente, c’est l’odeur qui doit rendre présente les souvenirs qui y sont liés.

Bien sûr, on n’appellera pas conscience une action réflexe, automatique et localisée. Tout ce qui est de l’ordre de la stupeur animale, de l’instinct, voire de la passion, ne saurait être mis sur le compte d’un comportement conscient, et pourtant il n’y a pas vraiment de seuil entre l’irritation ou la souffrance et la conscience qui en est plus ou moins submergée. Pour qu’il y ait conscience il faut un certain recul, un temps de réflexion, c’est-à-dire une capacité d’inhibition autant que de « calcul », permettant de peser le pour et le contre. La conscience est liée à la décision mais d’abord à l’inhibition de la réponse qui doit être différée pour ne pas être automatique. Ce qui la définit, c’est donc une suspension du sens, le sentiment d’un savoir qui manque et du risque d’erreur, d’une discordance entre le réel et sa représentation (étonnement, déception ou détresse), sinon on vérifie expérimentalement que la conscience suit de plus d’une demi seconde une décision déjà prise automatiquement et donc inconsciemment. C’est une conscience d’abord émotionnelle qui semble impliquée par l’existence des mécanismes de plaisir et de peine dont la valeur de signal s’adresse à une conscience qui doit en tenir compte (mais peut y résister aussi), de même que la souffrance individuelle a valeur de signal pour la conscience collective. Les travaux de Damasio ont permis d’établir ce qui différencie le sentiment (conscient) et l’émotion (inconsciente) : le sentiment commencerait ainsi avec la conscience des émotions, c’est-à-dire aussi un certain détachement de l’automatisme réflexe, soumis à examen. La conscience peut être vue comme un moment d’inhibition et de dissociation de la réalité (Piaget), de prise de recul et de détour, où se réaffirment ses objectifs, son intentionalité. Elle est donc, d’une certaine façon pré-intentionnelle.

Une bonne façon de définir la conscience, c’est d’en faire une question, un dysfonctionnement cognitif, la recherche d’une réponse, un besoin d’information complémentaire, sorte d’irritation cérébrale. C’est une définition qui pourrait rapprocher une multitude de gens, de Martin Heidegger (l’ouvert) à Valéry (penser c’est perdre le fil) ou Henri Laborit (déficit informationnel) ! La conscience ne se confond donc pas avec la pensée, les processus neuronals et les réponses réflexes. La conscience est conscience d’un problème, intentionalité attentive (en attente) avant d’être conscience de quelque chose. Remarquons que la caractéristique des neurones est d’établir des connexions multiples. On peut définir aussi le savoir comme liaison entre deux phénomènes (Lacan disait entre deux signifiants, ce qu’il notait S2). Un savoir cablé est un automatisme inconscient. La conscience quant à elle a plutôt à voir avec cette autre caractéristique des neurones, qui est leur plasticité, leur capacité de déconnexion et d’oubli, de perdre le fil et de se remettre en cause. On ne peut toutefois s’en tenir à cette caractéristique essentielle car s’il y a conscience d’un manque de savoir, cela suppose de pouvoir le combler puisqu’il faut bien décider ce qu’on va faire. La conscience suppose la délibération et l’exploration mais aussi la mémoire et l’apprentissage dont elle est l’inquiétude. Dans ce sens, la conscience comme « résolution de problèmes » est le nom du remaniement structurel du réseau cognitif face à l’information extérieure, une sorte d’intégration à la va comme je te pousse dans le réseau existant où elle est comparée aux informations précédentes analogues (qui pourraient être triées en arbres binaires par exemple, ce qu’on appelle BTree en informatique, ou quelque chose de semblable), à quoi succède un test de cohérence, de fermeture du cercle, au bout d’un certain nombre de tâtonnements. Au niveau du cerveau on peut faire l’hypothèse qu’il y a un afflux de ressources qui se concentrent, grâce aux astrocytes, dans un certain nombre de régions du cerveau, y stimulant les connexions-déconnexions de neurones jusqu’à une stabilisation du circuit. On peut dire de la conscience qu’elle émerge comme complexification de la réponse à apporter aux situations rencontrées en faisant appel à toutes les informations disponibles, passage en revue des situations analogues déjà rencontrées dans le passé mais aussi recherche d’indices complémentaires pour stabiliser la signification de la situation et relâcher la tension ou bien passer à l’acte. On parle de sélection darwinienne tout-à-fait hors de propos pour ce qui est plus exactement une sélection par le résultat et un effort d’organisation. Il faut souligner que l’action n’est pas la conscience même si la conscience est d’abord conscience du corps agissant, le suivant comme son ombre. La conscience comme question précède au contraire l’action, c’est un détour qui la diffère et l’inhibe, et, donc, soit je pense, soit j’agis !

On peut l’illustrer avec l’histoire racontée par Konrad Lorenz, d’un « poisson-bijoux » qui ramène ses petits dans sa bouche mais avale aussi un ver qu’on lui donne et qu’il ne peut manger sans avaler aussi ses petits. « Le poisson resta immobile, les joues gonflées mais sans mâcher. Si j’ai jamais vu un poisson réfléchir, ce fut à ce moment-là. Mesure-t-on l’émerveillement de voir un poisson dans un authentique dilemme » Denton, p167. Le poisson finit par expulser tout ce qu’il avait dans la bouche puis par manger le ver d’abord avant de ramener ses petits au nid. Heureuse issue contrairement à l’inhibition totale de « l’âne de Buridan » supposé mourir de faim dans l’impossibilité de choisir entre deux tas d’avoine situés exactement à la même distance ! Tout cela confirme malgré tout l’importance de l’inhibition et du conflit intérieur dans la conscience et permet aussi de comprendre qu’il ne peut y avoir de conscience sans une certaine confiance et sécurité (pas de peur panique).

Au vu de tout ceci, la question du libre-arbitre ne semble pas si insoluble. Qu’y a-t-il d’extraordinaire au fait qu’un animal puisse passer en revue différentes solutions apprises dans son histoire passée avant de se décider pour la plus adaptée ? Le libre-arbitre ne fait qu’exprimer la pondération personnelle des finalités en jeu, une hiérarchie des valeurs et la complexité de certains choix, c’est-à-dire une information insuffisante. Il n’y a pas de liberté sans une certaine ignorance, une dimension de pari (c’est pour cela que Dieu n’est pas libre). Rien de mystique là dedans, qui va jusqu’à l’indécision, l’errance et l’erreur qui est le propre du vivant (« la vie est ce qui est capable d’erreur » disait Canguilhem) et que l’humanité multiplie à loisir (Errare humanum est), accélérant ainsi l’évolution culturelle. On s’extasie de constater que la décision est d’abord inconsciente avant de devenir consciente au moins 550 millisecondes après mais cela ne remet pas en cause notre supposé « libre-arbitre » dès lors que la prise de conscience peut changer la décision et arrêter l’action entreprise machinalement. Certes on ne peut plus imaginer que nous soyons « entièrement » libres et responsables, du moins nous avons à faire des choix entre des voies multiples, entre faire et ne pas faire, entre court et long terme, entre raisons contradictoires.

On voit que non seulement il y a des degrés de conscience mais que la conscience est momentanée et précaire. La conscience est rare même pour nous, l’inconscient est la règle (on pense par grille, par automatismes, par préjugés ou par habitudes). Ce n’est pas une raison pour faire de la conscience un épiphénomène, ni un simple déterminisme, une rationalisation surajoutée après-coup quand on ne sait pas ce qu’on va décider et qu’il faut examiner la question ! Ce qui nous rend libres et nous détache des pulsions internes, c’est cette capacité d’inhibition et de contrôle des conséquences de nos actes.

Bien qu’elle se construise à partir de modules diversifiés et d’informations dispersées, ce qui constitue la conscience c’est de prendre le corps comme un tout car elle est impliquée dans les mouvements du corps et doit se faire une représentation de sa position (notamment par rapport aux autres consciences) pour s’engager. Elle est mise en jeu du corps, mise en jeu de sa vie (ce qui ne peut être le cas d’une machine) et donc déjà conscience de soi (besoin de croire en soi). On retrouve ici le mécanisme récursif de la boucle de rétroaction qui illustre le fait que toute conscience est conscience de soi (mais toute conscience de soi n’est pas consciente!). La conscience est un point de vue subjectif, point de vue de la représentation et de l’interprétation, perception intérieure qui se connaît comme telle en ce qu’elle peut se tromper et se corriger.

Avec les sociétés animales, on passe sans doute un nouveau seuil de la conscience et de la conscience de soi. Il y a en effet une composante sociale et impersonnelle de toute conscience qui est ouverture au monde et se laisse affecter par le réel extérieur, par le flux d’informations comme par d’autres consciences. En particulier, on peut relier la question de la « conscience de la conscience » avec ce qu’on appelle la « théorie de l’esprit », c’est-à-dire la représentation de ce qui se passe dans la tête d’un autre animal ou d’une autre personne, et qu’on peut supposer au moins dans toute lutte ou prédation. Avec les insectes sociaux (même les abeilles, si ce n’est les fourmis) mais surtout avec les prédateurs et les animaux grégaires, on accède donc à une réflexivité supplémentaire, faisant ressortir le caractère collectif de toute conscience qui est arbitrage (et donc qu’il n’y a pas de conscience qui ne soit pluricellulaire au moins). Cela justifie d’une certaine façon les théories d’émergence de la conscience à partir d’un réseau complexe mais ce n’est qu’un aspect de la question.

Conscience humaine et conscience de soi

D’étapes en étapes, on est passé par toute une série de degrés de conscience sans aller encore très loin pourtant. Il n’y a pas beaucoup plus que des éclairs de conscience chez les animaux. Il faudrait éviter de faire preuve d’anthropomorphisme en ce domaine et projeter sur les animaux une conscience spécifiquement humaine. Pour cela, il est indispensable de bien délimiter ce qui nous est propre, en particulier le langage qui modèle notre univers plus qu’on ne croit et lui donne une permanence qu’il n’a pas chez les animaux. Le langage crée un monde où chaque objet renvoie aux autres objets. De plus, avec le langage, l’homme accède à une véritable conscience de la conscience, à l’objectivation de la pensée et sa réflexion (dans l’écriture ou l’examen de conscience). Le langage structure tellement notre pensée qu’il donne à la conscience et la conscience de soi un tout autre sens et les porte à une puissance bien supérieure. Il y a donc à la fois continuité avec la pensée animale et rupture radicale qui se traduit dans la culture humaine et tous les faits de civilisation.

Ce qui distingue la culture de la nature, l’homme de l’animal, c’est l’inhibition de ses instincts, sa capacité de s’arracher de son animalité, reproduisant le mouvement de recul de la conscience sur l’ensorcellement des sens et les réflexes primaires. Ce n’est pas une découverte, nous sommes beaucoup plus conscients que les animaux, et plus civilisés ! Répétons que cela ne veut pas dire qu’on soit si conscient que cela, de même qu’on ne sort jamais complètement de l’animalité tant qu’on est vivant. La bêtise domine toujours. Il y a tant de limites à la conscience, pas seulement le rêve et les états de conscience modifiées par diverses drogues, la fièvre ou la fatigue. Entre tout ce qu’on ne sait pas encore, l’inconscient biologique et l’inconscient freudien, les dogmes et les préjugés, notre plage de conscience est assez étroite et précaire. Ainsi, la plupart du temps la conscience des choses n’est pas consciente d’elle-même, pas consciente d’être simple conscience qui peut se tromper. Le mécanisme de perception s’efface derrière l’objet perçu et nous avons une tendance naturelle à prendre l’image pour la chose même (savoir que tout savoir est savoir d’un sujet, c’est ce qui s’appelle le savoir absolu comme limite subjective de tout savoir, sa partialité).

Malgré tout, la conscience de soi et sa composante sociale sont beaucoup plus fortes que chez les animaux, en particulier dans son individuation exacerbée, au point de contaminer toute conception que nous pouvons nous faire de la conscience (individuelle). L’individuation est un phénomène qui n’est pas originaire mais doit être construit socialement, c’est un processus historique où, là aussi, il y a un développement continu avec certains degrés significatifs. Au début règne l’évidence objective d’une information partagée par le groupe et reproduite par imitation constituant la réalité même, inquestionnée (conformisme, dogmatisme, réalisme). La conscience de soi et l’identification se forgent petit à petit dans la séduction et la rivalité, le désir de désir qui nous constitue comme sujets et nous fait vouloir être quelqu’un pour quelqu’un. La subjectivité en est profondément affectée et l’image que nous avons de nous-mêmes (et de notre conscience) qui va jusqu’à refouler ce qui ne nous semble pas conforme à notre idéal (ce qu’on prétend être pour les autres) : c’est la fausse conscience, voire la mauvaise conscience ou la pure et simple mauvaise foi.

Si la conscience humaine peut se mentir à soi-même, la dissimulation et le mensonge aux autres tient un rôle crucial dans la conscience de soi et la construction d’une intériorité. En effet chez la plupart des enfants, la découverte du pouvoir de mentir sans être dévoilé est la révélation de leur intimité, leur quant-à-soi, leur autonomie relative, leur subjectivité, début d’une véritable conscience de soi. Sans mensonge aucune société ne peut tenir (mais une société qui permettrait le mensonge ne tiendrait pas plus). De même que toute conscience est manque de savoir, la conscience de soi résulte du manque de savoir de l’Autre et de notre propre opacité, de notre capacité de dissimulation et de notre insondable mystère.

On peut observer l’émergence de la « conscience de soi » qui se construit chez l’enfant par morceaux sur la base des traces archaïque de la vie néo-natale (voire de la vie foetale) dans une intégration progressive où l’interaction avec les parents est primordiale :
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Depuis le début, la construction de l’expérience du bébé est indissociable du psychisme parental -« maternel »- qui donne progressivement à ses premières sensations morcelées une forme et plus tard une signification, de façon à les transformer en perceptions et à en faire surgir les représentations. Dans ce sens, la « pré-conscience de soi » est liée à la « conscience » de l’adulte de référence, ce dont il restera toujours une certaine trace.

Luc Roegiers


La conscience de soi a pour précurseur dit « écologique » l’intégration fonctionnelle issue du feedback perceptif du corps reçu par le bébé pendant son développement pré- et post-natal, au cours d’expériences polysensorielles précoces (toucher double main/joue, succion du pouce, production/audition du son). La conscience réflexive proprement dite requiert un feedback social – visuel, auditif et en particulier langagier (Rochat, 2003b).

La conscience morale

La conscience de soi n’est pas une donnée (je me vois), ce n’est pas l’unité effective du corps qui précède la pensée, elle est avant tout désir, devoir-être, rapport aux autres, narcissisme absorbé dans son image. La subjectivité est projection dans l’avenir et dans l’Autre, au contraire d’une sensation passive et d’une causalité purement matérielle.

Cette unité doit devenir essentielle à la conscience de soi, c’est-à-dire que la conscience de soi est désir en général. Désormais, la conscience, comme conscience de soi, a un double objet, l’un, l’immédiat, l’objet de la certitude sensible et de la perception, mais qui pour elle est marqué du caractère du négatif, et le second, elle-même précisément, objet qui est l’essence vraie et qui, initialement, est présent seulement dans son opposition au premier objet. La conscience de soi se présente ici comme le mouvement au cours duquel cette opposition est supprimée, mouvement par lequel son égalité avec soi-même vient à l’être.

Par une telle réflexion en soi-même l’objet est devenu Vie.

G.F. Hegel, Phénoménologie de l’esprit

Si toute conscience est conscience de soi, il faut faire un pas de plus et admettre, conformément aux conceptions populaires, que toute conscience est conscience morale, conscience de nos responsabilités (notre devoir de répondre) où la conscience est reliée à l’appartenance à un groupe, à un réseau de communication, à une conscience collective et à la nature enfin (Gaïa). Notreresponsabilité est d’assurer un feed-back juste, pour ne pas tromper les autres mais participer à la fondation d’une vérité commune, c’est aussi le difficile arbitrage entre collectif et individuel. Là aussi, la conscience (morale) est liée à un conflit intérieur entre valeurs contradictoires.

Comme le dit Alain, dans son « Histoire de mes pensées« , « Toute conscience est d’ordre moral, puisqu’elle oppose toujours ce qui devrait être à ce qui est » p77. Pour tout le monde « l’inconscient c’est celui qui ne se juge pas » p266, l’idiot qui ne se regarde pas dans le regard des autres. Conscience et conscience de soi sont inséparables de la conscience des autres consciences et d’une « théorie de l’esprit » qu’on suppose commune, projection de nos propres réactions sur les autres. « L’acte de conscience consiste à faire intentionnellement en sorte qu’un objet soit ce qu’il est pour nous deux sous les auspices d’un symbole« . Walker Percy (Edelman p378). On peut dire aussi qu’être conscient c’est ne pas céder, être fidèle à soi, ne pas se trahir, ne pas subir : liberté paradoxale de ne pas faire par lâcheté ce qu’on ne veut pas faire, et de tenir sa place devant le tribunal de l’histoire ou le jugement des autres, préserver son image et construire la conscience que les autres ont de nous. Lévinas va même un peu plus loin. Pour lui, conscience et subjectivité viennent originairement de notre responsabilité pour l’autre (« l’Ethique comme philosophie première« ).

Contrairement aux hypothèses d’un cognitivisme trop réductionniste, il faudrait se rendre compte que langage, communication, société et morale précèdent l’individu qui n’est qu’un produit de la société et de la responsabilité morale de tout être parlant, à hauteur des informations en sa possession. C’est la culpabilité et le mensonge qui nous individualisent. Il est impossible de faire entrer dans un individu réduit à son corps et ses intérêts égoïstes les préoccupations morales et l’esprit de sacrifice dont il fait preuve si souvent, son honneur d’appartenir à une communauté supérieure à sa vie même, sans parler de l’amour plus fort que la mort et qui nous tient ensemble, noue l’individuel et le collectif (« C’est l’envie de plaire qui donne de la liaison à la Société, et tel a été le bonheur du genre humain que cet amour-propre, qui devrait dissoudre la Société, la fortifie, au contraire, et la rend inébranlable » Montesquieu, Cahiers). On s’étonne des attentats suicides comme on s’étonnait des kamikazes mais ce qui devrait nous étonner c’est que cela nous étonne alors que cela a toujours existé (en Chine par exemple), sans remonter jusqu’à Samson. Ce qui est étonnant c’est de croire à cette fiction le l’homo oeconomicus uniquement préoccupé de son intérêt. Le corps social est plus réel, plus important que nous, qu’on le veuille ou non, même si ses contours en sont flous et insaisissables, et que ses devoirs restent aussi incertains et soumis à notre jugement conscient. Il n’y a pas de sens qui ne soit commun. En tout cas, « les sentiments de culpabilité et la conscience du devoir seraient les deux propriétés caractéristiques d’une animal grégaire » (Freud, Essais, p144).

Conscience artificielle

Etant donnés ces différences considérables de conscience, il faudrait savoir ce qu’on entend par conscience artificielle car, s’il semble assez facile de s’approcher de mécanismes conscients avec, par exemple, la gestion par événements, les logiciels de pilotage et les régulations par boucles de rétroactions, il n’est pas sûr qu’il soit utile d’implémenter la totalité des composantes de la conscience et de la conscience de soi. Ce serait de toutes façons une autre paire de manche!

Les différentes objections que peut faire Gérald Edelman à la construction d’une intelligence artificielle me semblent donc inappropriées, du moins exagérées. Il a certes raison de critiquer l’objectivisme naïf du cognitivisme, d’opposer une programmation binaire aux subtilités du cerveau, de même que de souligner tout ce qui différencie un simple code (terme à terme) du langage humain (qui divise) mais ce ne sont pas des obstacles insurmontables. Il est tout-à-fait possible de programmer une « logique floue » (qui de toutes façons doit aboutir à une décision binaire, faire ou ne pas faire) et la compréhension du langage fait des progrès constants. Ces objections concernent d’ailleurs plutôt l’intelligence artificielle (systèmes experts) que la conscience elle-même.

On doit lui accorder par contre que ce qui distingue radicalement un ordinateur d’un organisme vivant c’est l’implication du corps, la mise en jeu de son être à travers le moindre de ses éléments, le contraire du point de vue extérieur du programmeur. Mais là encore on ne peut considérer comme recevable, ce qui semble une évidence à Fukuyama, qu’on ne pourrait pas doter un ordinateur d’émotions ! C’est au contraire assez facile. Encore une fois, le difficile n’est pas d’arriver à simuler une ébauche de conscience, le difficile c’est d’approcher la complexité d’un cerveau, même primitif. Les « réseaux de neurones » sont opérationnels et nous ont appris beaucoup sur le cerveau mais leur fonctionnement grossier reste bien loin des véritables neurones. Le « mur de la complexité » reste infranchissable pour longtemps encore. Il y a d’ailleurs une contradiction dans les théories cognitivistes qui reconnaissent le rôle irremplaçable de la sélection darwinienne dans l’évolution vers la complexité mais voudraient y substituer des mécanismes d’un simplisme navrant. Plutôt que prétendre faire mieux que la nature on gagnerait à l’imiter au plus près (il n’y a pas d’ailes d’avion aussi performantes que des ailes d’oiseau) mais si on voulait utiliser la sélection « naturelle » pour faire évoluer les programmes, il faudrait y consacrer un temps démesuré (géologique), même avec des processeurs de plus en plus rapides ! On n’arrive sinon qu’à résoudre les problèmes les plus triviaux.

Une autre limite infranchissable de la conscience artificielle c’est la composante sociale de la conscience et de la conscience de soi. Des robots humanoïdes pourraient s’en approcher mais il est douteux qu’on arrive à une véritable réciprocité. La mise en réseau de systèmes de surveillance en constitue une ébauche, mais sans commune mesure avec nous (pas plus que les « réseaux de neurones »). S’il n’y a donc pas d’impossibilité à concevoir une conscience artificielle, on en est bien loin, et si les capacités des machines nous dépassent sur de nombreux points (capacités de mémoire et de calcul), on ne doit craindre aucune « obsolescence de l’homme » dont la subjectivité devient au contraire de plus en plus irremplaçable. Ce qu’on demande à un être humain, ce n’est plus une force de travail mécanique, ni la répétition de procédures automatisées mais d’utiliser toute sa subjectivité et ses potentialités cognitives pour résoudre les problèmes qu’une machine ne pourra jamais résoudre aussi bien, pour un travail qui est donc de plus en plus humain, mais de plus en plus stressant aussi…

L’émergence d’une conscience sociale

Ce qui doit nous intéresser au plus haut point dans une théorie de la conscience, c’est l’émergence d’une conscience sociale. Non seulement on éclaire définitivement ainsi la constitution d’une conscience à partir d’une organisation en réseau et d’une mémoire instituée, de la confrontation de l’innovation et de la tradition, de la contestation de l’ordre établi par de nouvelles forces sociales, mais c’est une conscience qui n’est pas donnée, que nous devons construire, où nous sommes actifs et avons donc besoin d’une vision claire de notre rôle dans l’affaire. L’émergence d’une conscience collective est au coeur de l’action politique et singulièrement d’une conscience écologique.

Pour illustrer la constitution d’un sujet collectif, Lucien Goldmann prend l’exemple basique d’une armoire à porter par 4 ou 5 personnes, où l’on voit que c’est l’action collective qui crée une conscience collective et non la somme des consciences individuelles. Comme il dit « Le groupe naît des actions qu’il engendre« . La conscience est donc à la fois projet commun et coordination des individus qui y participent, la responsabilité de chacun étant collective (celui qui ne porte pas l’armoire la rend plus lourde pour les autres). Même si cette présentation escamote le fait qu’il faut bien qu’il y en ait un qui serve de guide (il n’y a pas équivalence des personnes dans l’action), elle met en évidence qu’il ne suffit pas d’être côte à côte, entassés dans un train, pour constituer une conscience collective, il faut être organisés, engagés dans une finalité commune, dans l’action collective. Sondages et votes sont bien trompeurs à cet égard, on est plus dans la fabrication médiatique de l’opinion qui ne fait souvent que refléter l’intensité des informations diffusées. La véritable conscience se construit dans l’action et la participation à l’aventure humaine. « La communication n’existe jamais ailleurs que dans l’action commune » IS no 7, p21. On peut parler d’auto-organisation (bottom/up) pour ce mouvement de mobilisation où chacun tente d’apporter sa contribution, d’occuper la place où il est le plus utile. La motivation des individus et leurs capacités d’adaptation en réponse aux informations reçues sont bien plus efficaces qu’une organisation centralisée ou que la force brute (top/down), cela n’empêche pas que ce soient les contraintes de l’action collective qui sont organisatrices et non les individus qui se contentent de se règler sur les informations reçues, quand ils ne font pas qu’exécuter des ordres, afficher des « marques » ou mettre en pratique des slogans. La conscience collective ne résulte pas des consciences  individuelles mais les précède. C’est l’action collective qui crée le sujet collectif, c’est une finalité commune qui fait tenir le système social, qui fait corps, que ce soit une menace extérieure (guerre, catastrophes) ou une communauté d’intérêts (conscience de classe), le plus souvent contre d’autres (il y a division de la conscience et de la société).

C’est en se comprenant dans leur action à partir de cette perspective, dans la prise de conscience du sujet collectif, autrement dit dans la dé-réification, que les hommes peuvent accéder à l’authenticité et à la communauté humaines. p119

Toute oeuvre, toute action, toute situation humaine doit être comprise à partir de sa genèse, et sa genèse suppose non pas un seul sujet collectif, mais un affrontement de sujets collectifs. Les actions ont des résultats qui correspondent rarement aux aspirations précises d’un de ces groupes. L’événement, en effet, résulte objectivement d’un ensemble de projets et de tendances qui s’affrontent. p121

Lucien Goldmann, Lukács et Heidegger

On retrouve au niveau collectif les mêmes problèmes que ceux de la conscience individuelle. Ce n’est pas par hasard que Freud parle de « censure » et qu’il souligne les analogies entre « la psychologie des foules et l’analyse du moi » (« la psychologie individuelle se présente dès le début comme étant en même temps, par un certain côté, une psychologie sociale« ). Il y a donc bien une mauvaise conscience sociale avec tous les phénomènes de refoulement et de propagande au nom d’une idéologie et de l’image qu’on voudrait se donner face à l’ennemi chargé de tous les maux. Il y a pourtant une sacrée différence, c’est que l’unité de la société n’est pas donnée comme celle du corps, encore moins sa conscience qui n’existe pas en soi. La société est divisée et ne contient pas en elle-même sa finalité ni sa limite. Ses membres ne partagent pas tous le même savoir contrairement aux cellules qui ont toutes la même origine et contiennent toutes le code génétique de l’ensemble du corps. Certes les membres d’une communauté partagent souvent le même langage et la même culture. L’unité du corps social est effectivement basée sur l’information partagée, une idéologie dominante, un sens commun, des médias de masse, une monnaie d’échange, mais aussi sur le conflit social lui-même qui unifie autant qu’il divise (voir Georg Simmel). Pour autant, Thomas d’Aquin affirmait déjà contre le monopsychisme d’Averroès que nous ne partageons pas tous le même savoir ni les mêmes convictions, loin de là. Il y a une division du travail, une spécialisation de chacun qui nous tient ensemble et nous donne place dans la société (statut), nous individualise et nous solidarise un peu comme les organes d’un organisme mais de façon beaucoup plus précaire et toujours remis en cause. Les savoirs sont morcelés, chacun n’en sait qu’un bout. Il est d’autant plus crucial de construire une intelligence collective capable de les faire se compléter (ce que les sciences tentent de réaliser) mais qui ne va pas de soi ni sans dures épreuves. La vérité est l’enjeu de luttes car elle est à construire et dépend des autres.

La finalité de l’organisme est intérieure à l’organisme et, par conséquent, cet idéal qu’il faut restaurer, c’est l’organisme lui-même. Quant à la finalité de la société, c’est précisément l’un des problèmes capitaux de l’existence humaine et l’un des problèmes fondamentaux que se pose la raison. Depuis que l’homme vit en société, sur l’idéal de la société, précisément, tout le monde discute ; par contre, les hommes sont beaucoup plus aisément d’accord sur la nature des maux sociaux que sur la portée des remèdes à leur appliquer […]. On pourrait dire que, dans l’ordre de l’organique, l’usage de l’organe, de l’appareil, de l’organisme, est patent ; ce qui est parfois obscur, ce qui est souvent obscur, c’est la nature du désordre. Du point de vue social, il semble au contraire que l’abus, le désordre, le mal, soient plus clairs que l’usage normal. L’assentiment collectif se fait plus facilement sur le désordre : le travail des enfants, l’inertie de la bureaucratie, l’alcoolisme, la prostitution, l’arbitraire de la police, ce sont des maux sociaux sur lesquels l’attention collective se porte (bien entendu, pour les hommes de bonne foi et bonne volonté), et sur lesquels le sentiment collectif est aisé. Par contre les mêmes qui s’accordent sur le mal se divisent sur le sujet des réformes ; ce qui paraît aux uns remède apparaît précisément aux autres comme un état pire que le mal, en fonction précisément du fait que la vie d’une société ne lui est pas inhérente à elle-même.

On pourrait dire que, dans l’ordre social, la folie est mieux discernée que la raison, tandis que, dans l’ordre organique, c’est la santé qui est mieux discernée, mieux déterminée que la nature de la maladie. 108-109

Il n’y a pas une sagesse sociale comme il y a une sagesse du corps. Sage il faut le devenir, et juste, il faut le devenir. Le signe objectif qu’il n’y a pas de justice sociale spontanée, c’est-à-dire d’autorégulation sociale, que la société n’est pas un organisme et que par conséquent son état normal est peut-être le désordre et la crise, c’est le besoin périodique du héros qu’éprouvent les sociétés. 123

Georges Canguilhem, Ecrits sur la médecine

Non seulement la société est toujours en crise, s’interrogeant sur ses finalités, mais ses contours sont flous et insaisissables. Toute tentative de définir ses contours un peu trop rigoureusement se traduit d’ailleurs en exclusions et en violences déchaînées qui écrasent l’individu alors que la question est plutôt celle de la production de l’individu par sa responsabilité sociale. Contrairement à ce qu’on s’imagine spontanément, ce qui constitue le groupe, ce n’est pas la particularité de ses membres, une essence humaine, mais simplement l’identification à son leader et la participation à l’action collective. Il faudrait se rendre compte que la conscience collective est toujours incarnée (dans le chef, le prince ou le bureaucrate, si ce n’est le poète, le prêtre ou le philosophe). C’est pourquoi Freud préfère parler de horde plutôt que d’instinct grégaire (on parle plutôt de « tribus » aujourd’hui), soulignant le rôle indispensable du meneur, du pasteur, du père et de l’amour dans l’identification collective (la personnification du collectif). Dès lors la conscience collective n’est pas une mythique volonté générale qui flotterait au-dessus de nous comme l’esprit sur le corps ou la main invisible des marchés, elle s’incarne dans une conscience humaine effective même si elle ne s’y réduit pas. On ne peut dire que la conscience collective s’impose à nous comme si nous étions pensés par elle alors que c’est nous qui pensons et nous l’approprions, en portant la responsabilité en acte et en accord avec ce que nous voulons être (« faire équipe » n’est pas un sentiment mais une décision). On se range volontairement derrière le chef de notre camp contre nos ennemis. C’est ce que refoule l’objectivation de la conscience collective dans un totem ou un Dieu (si ce n’est le fantasme d’une « société secrète » ou d’un quelconque ésotérisme qui nous guide et dont les principales caractéristiques sont de ne pas apparaître et ne pas dépendre de nous!). Non seulement la conscience collective est toujours personnifiée mais on s’identifie tellement au leader qu’on se met vraiment à sa place : on se prend facilement pour le roi, ou même pour Dieu, quand on pense à « nous », prenant le point de vue du pouvoir sans avoir conscience de défendre ses petits intérêts. Lacan disait que le « collectif est le sujet de l’individuel ». De ce point de vue, la contradiction de l’individualisme (voire de la démocratie) serait de prétendre qu’on pourrait être tous des princes (mais sans royaume…).

Freud souligne aussi (p157), comme Norbert Elias après lui, que paradoxalement, ce qui particularise l’individu et lui donne une certaine autonomie c’est la multiplicité de ses appartenances (familiale, religieuse, politique, nationale, raciale, sexuelle, de classe, etc). On sait bien que les femmes qui ont un emploi extérieur jouent leurs obligations professionnelles contre une trop grande emprise des obligations familliales, en plus de gagner en autonomie financière. Ainsi, ce n’est pas tant l’individu qui s’oppose au collectif (l’égoïsme au devoir) que différents collectifs qui s’opposent entre eux, en premier lieu l’amour comme « mouvement collectif à deux » (banni pour cela de l’église et de l’armée), et si l’individu moderne peut sembler se détacher de ses appartenances c’est au nom de l’universel ou de l’Empire, c’est-à-dire d’une appartenance plus large et plus contraignante encore ! Il est sans doute illusoire de parler, pour une société humaine, d’intelligence en réseau, qui n’irait pas plus loin qu’un mouvement de foule, il serait plus exact de parler d’une conscience collective pluricentrée, composée d’une pluralité d’identifications et d’une pluralité de consciences individuelles qui les incarnent, comme dans l’église ou l’armée.

Il n’y a donc pas seulement l’organisation et le projet, il ne semble pas qu’on puisse éviter de les confier à une personnalité (élue) même si depuis les Grecs on voudrait qu’il ne soit pas différent des autres citoyens, s’opposant au despotisme oriental, à la sacralisation du prince. Les partisans de l’auto-organisation rejoignent les anarchistes dans l’utopie d’une conscience collective sans incarnation, d’une démocratie directe sans représentants et sans pouvoirs dont on peut se demander pourtant si c’est encore une démocratie, laissant le champ libre au marché qu’on ne saurait considérer, sans abus de langage, comme une conscience collective et qui ne suffit pas à faire société. Il y a une convergence certaine avec une démarche religieuse dans cette tentative de dépersonnalisation du collectif au profit d’une transcendance purement spirituelle. Prendre les sciences en exemple de cet absence de pouvoir personnel ne serait pas plus pertinent car on sait bien que ce qui manque aux sciences, c’est la conscience justement, et il reste encore de grands savants, des « prix Nobel » ou des « mandarins ». Pour pouvoir profiter des compétences humaines et dépasser la bêtise des foules ou des effets de masse comme la débandade des armées, pas moyen semble-t-il d’éviter la personnification du pouvoir avec tout son apparat. C’est vexant et regrettable sans doute mais inévitable même à vouloir dénier cette personnalisation dans un égalitarisme de façade alors qu’à la reconnaître, on peut du moins y mettre des limites, des contre-pouvoirs, la démocratiser par tirage au sort par exemple…

Comment se forme donc une conscience collective ? A partir d’un dysfonctionnement social et de l’expression du négatif. D’abord par un mouvement de résistance, de blocage, un dire-que-non, la manifestation de la dimension sociale de souffrances individuelles ou d’une indignation partagée, quand ce n’est pas l’irruption d’une catastrophe naturelle. Ce moment de cristallisation se précipite à partir de signes de reconnaissance, de protestations plus ou moins isolées qui trouvent des encouragements de plus en plus nombreux, ce qui les enhardit assez pour leur donner de l’ampleur, éprouvant sa puissance collective jusqu’à l’explosion sociale où l’ordre établi est remis en question (c’est un peu comme la révolution amoureuse). C’est dans ce « groupe en fusion » qu’on éprouve le plus sa propre existence, sa dimension de pari qui est aussi sa justification dans cette capacité de basculement du monde donné à chacun, jusqu’au sacrifie parfois. Vient ensuite la constitution d’un langage commun et de revendications pour résoudre le problème, donner signification à l’événement et construire de nouvelles institutions. Ce qui se traduit par l’identification à un leader qui incarne un projet (impossible de se passer de porte-parole, « les idées ne se promènent pas toutes seules »), mais dont la réussite repose sur le travail idéologique des militants et sa reprise par les médias qui le diffusent. Concrètement, c’est en grande partie un travail de mise en relations et d’information, de lecture et d’écriture, de communication et de confrontations, de manifestations et de revendications, d’apprentissage collectif et d’organisation, dans une interaction entre rétroactions individuelles et mouvement d’ensemble qu’un leader synthétise tant qu’il a la confiance des militants (sinon c’est la désagrégation). On voit que la conscience collective est fragile et dépend d’un ensemble de conditions difficiles à rassembler. Ce n’est jamais simple, jamais pur, et toujours à renégocier. On peut tirer partie de l’analogie avec le cerveau pour le rôle qu’y jouent les coalitions à condition de ne pas ignorer le rôle du leader dans la conscience collective.

Toute perception réelle ou imaginaire, est générée par une coalition de neurones. Toute coalition renforce l’activité de décharge des neurones qui en font partie, et inhibe les autres coalitions. La dynamique de cette compétition n’est pas aisée à comprendre dans les détails, mais il est clair qu’elle repose sur une stratégie où la coalition gagnante « rafle tout ». La coalition qui domine à un instant donné représente le contenu de la conscience ; elle a typiquement une activité soutenue. Une coalition qui dure très peu de temps correspond à une forme de conscience évanescente. […] 

Dans le cortex antérieur, plusieurs coalitions gagnantes générant chacune une expérience consciente peuvent coexister, alors que c’est impossible dans le cortex postérieur. Ces coalitions reflètent des sensations comme la joie ou, par exemple, le sentiment d’être le créateur de quelque chose. Ces sensations peuvent être diffuses et persister plus longtemps que les coalitions à l’arrière du cortex. Notre première hypothèse, celle de l’homoncule [un centre de perception qui « regarde » les aires sensorielles situées à l’arrière], implique que ce qui se passe à l’avant et à l’arrière du cerveau ne peut faire l’objet d’une seule et même coalition. Il s’agit plutôt de coalitions séparées qui interagissent massivement entre elles. 

Comment les neurones fabriquent la conscience ? Francis Crick et Christof Koch, La Recherche, 10/2005

Reconnaître la fonction déterminante des leaders dans la conscience collective ne doit pas nous conduire à surévaluer ce qui n’est qu’une fonction, dont le leader n’est qu’un représentant, ni à ignorer les autres acteurs, que ce soient les citoyens, les militants, les adversaires ou les médias. Les médias forment une sorte de réflexion de la société, de discours commun, voire de pensée unique plus ou moins en phase avec la société réelle mais qui nous sert de référence même pour s’y opposer. Ils participent à la fabrication de ce qu’on appelle « l’opinion publique » sans toujours la déterminer (comme l’a montré le référendum) et sont sensés se faire l’écho des mobilisations sociales effectives (ce qu’ils ne font pas toujours). Si les médias ne sont pas la conscience collective, il ne peut y avoir de conscience collective sans médias (pas de conscience européenne sans médias européens) car, encore une fois, la conscience collective n’existe pas sans un support matériel. Les gouvernements aussi ont bien sûr une grande part dans la construction d’une conscience collective (voir la mobilisation contre les accidents de la route) ainsi que dans la prise en compte des préoccupations sociales. Tout cela ne va pas très loin en général, plus près de la propagande et de l’hypnotisme que d’une conscience réfléchie (comme dit Schiller « Chacun pris à part peut être intelligent et raisonnable ; réunis ils ne forment qu’un seul imbécile« ). Seules certaines oeuvres d’art parviennent parfois à ce que Goldmann appelle la conscience maximum possible mais la conscience ne peut être passive et spectatrice, elle se forme dans l’action, c’est-à-dire aussi qu’elle est simplificatrice et structurée par un conflit principal, c’est le résultat d’une conjonction favorable qui se met à fonctionner et à s’étendre soudain. Il y a une grande part de chance dans son émergence du bruit ambiant sous une forme plus ou moins dégradée et bancale mais ce qui dure, c’est ce qui marche. Il ne s’agit pas seulement d’intelligence collective et de coopération des savoirs mais de focaliser l’attention sur certains problèmes, d’une hiérarchie des valeurs et de priorités qui changent avec les époques et les situations comme changent les modes et les politiques…

La prise de conscience des problèmes écologiques constitue un exemple de l’émergence d’un niveau cognitif supérieur puisqu’il s’agit de doter d’une certaine dose de réflexivité des écosystèmes qui se dégradent laissés à eux-mêmes (et surtout à leur exploitation sans frein par notre industrie ou une marchandisation irresponsable), le défi étant de doter d’une conscience une multiplicité sans unité préalable et de construire cette solidarité globale qui manque. On voit bien comment se forme petit à petit la conscience écologiste. A mesure de l’augmentation des pollutions et des catastrophes écologiques, des prises de conscience individuelles se font, plus ou moins justes ou excessives, des informations sont collectées, des campagnes sont menées, des mobilisations sont organisées sur des actions ponctuelles. Il faut bien dire pourtant que le résultat est bien décevant malgré l’énormité des problèmes. La conscience est toujours difficile, l’inconscience est la règle. Il ne suffit pas d’avoir quelques leaders écologistes, il faut convaincre et pour cela il faudrait disposer d’une théorie convaincante. Le problème c’est que la solution n’a rien d’évidente, elle n’est pas encore établie, on doit lui donner forme dans les luttes et le débat politique. Il ne suffit pas d’avoir une prétendue « conduite écologique » ni de « bonnes intentions ».

Le problème ce n’est pas les autres, leur surdité ou leur bêtise supposée, le problème c’est nous et nos insuffisances, la difficulté de s’entendre ! Nous sommes coincés entre des libertaires inconsistants et de dangereux autoritaires, entre insuffisance d’information et solutions imaginaires. Les utopies écologistes sont des obstacles insurmontables, tout comme les discours trop catastrophistes, car la conscience se détourne de ce qu’elle ne peut croire (même s’il y a aussi une fascination pour ce qu’on ne comprend pas, tout aussi dangereuse d’ailleurs). Jean-Pierre Dupuya bien montré les difficultés à convaincre des risques d’une catastrophe toujours jugée impossible avant qu’elle ne se produise, sans compter qu’il ne peut y avoir de collectif sans une relative sécurité. On a vu que la panique bloque toute réflexion et mène au pire (il faut rester alerte, conscient de la menace sans céder au découragement). De toutes façons, il ne s’agit pas tant de convaincre de l’imminence d’une catastrophe, dont on peut considérer qu’elle a déjà eu lieu, que de proposer une alternative qui tienne le coup, savoir quoi faire concrètement, créer de nouvelles institutions pas seulement changer de maître. Les luttes politiques sont toujours théoriciennes comme l’avait bien compris Marx, au sens où elles sont productrices de théories et se font au nom de théories, même si les causes en sont bien matérielles (écologiques ou économiques). Avoir une théorie juste est une exigence pratique (et donc le travail d’information) ! La conscience collective dépend de l’action politique, de ses leaders, de ses institutions et de ses théories.

La conscience n’est jamais donnée ni durable, elle se construit dans l’action, en interaction avec l’environnement, par essais/erreurs, par hypothèses et discussions où le mimétisme et l’opinion dominante prennent une grande place, conformisme et fausse conscience s’incarnant souvent dans un « bouc émissaire » qui rassemble une communauté contre ce qu’elle redoute de façon purement symbolique ou imaginaire. Ce sont des processus incontestables. De là certains se sont précipités dans une « mémétique » absurde réduisant l’histoire des idées à une sélection darwinienne (ou plutôt « lamarckienne ») de concepts et de formes, autant dire en refusant de comprendre l’histoire réelle au nom de ce nouvel obscurantisme purement tautologique (ce qui arrive est toujours ce qui doit arriver, les gagnants sont toujours les meilleurs). Notons que René Girard, tout aussi unilatéral et dogmatique, arrive à peu près à la conclusion inverse d’introduire le tiers dans la rivalité mimétique. Bien sûr on est ainsi dans la filiation de Locke et Hume voulant réduire l’esprit à l’habitude des sens, mais c’est au moins très insuffisant pour des êtres parlants et, comme le soulignait déjà Voltaire, c’est que Locke n’était pas mathématicien car il est absurde de vouloir réduire les mathématiques aux sensations et les formules mathématiques au produit de sélections aveugles, encore plus à leur utilité alors que les mathématiques grecques sont nées de leur abstraction du concret et sont une suite de déductions ! L’universel n’a rien à voir avec l’imitation, pas plus que la géo-métrie avec la mesure des champs malgré ce que l’étymologie pourrait nous laisser croire. L’évolution humaine ne se fait pas au hasard, elle est incontestablement guidée (c’est la ruse de la raison). En fait la mémétique voudrait annuler au profit de la seule biologie, ou plutôt d’une sorte de marché des idées, l’ensemble des sciences humaines (épistémologie, psychologie, psychanalyse, sociologie, ethnologie, économie, politique, histoire, géographie, écologie), se privant ainsi de tout un corpus de savoirs irréductibles les uns aux autres ! Les logiques en jeu sont effectivement extrêmement différenciées selon les contraintes spécifiques des différents champs de construction des savoirs (tout comme les différents modules du cerveau).

Impossible d’aborder les innombrables facettes de la construction des savoirs, du moins il faut souligner la dimension historique et les diverses temporalités, au-delà des structures, des réseaux et des interactions sociales immédiates (entre dysfonctionnement social, exaspération individuelle, militants, leaders, médias, idéologies, organisations, rapports de force, sans compter le temps qu’il fait). En effet, la conscience collective suit, dans chaque domaine, une dialectique historique où chaque époque renverse les ratés de l’époque précédente comme les fils se font les critiques de leurs pères, passant souvent d’un extrême à l’autre. Cette dialectique, liée à la négativité du langage, sa fonction critique, est un mode de correction d’erreurs qu’on peut considérer comme bien imparfait et trop brutal puisqu’il mène à tordre le bâton dans l’autre sens plutôt qu’à le redresser, emporté par l’énergie transformatrice. Cela produit des oscillations cycliques d’un excès à l’excès inverse, dont on peut penser qu’elles se rapprochent malgré tout de plus en plus de la justesse, sauf qu’une infime erreur sur l’essentiel peut avoir des conséquences catastrophiques et que le couvercle soulevé retombe plus lourdement encore lorsqu’une vérité est instrumentalisée et dogmatisée, lorsque la révolution s’institutionnalise par exemple ou lorsqu’une infamie est faite au nom de la justice (« Il n’y a point de plus cruelle tyrannie que celle qu’on exerce à l’ombre des lois, et avec les couleurs de la justice » Montesquieu, Considérations, XIV).

En tout cas, la dialectique ne s’est pas arrêtée avec la globalisation et l’écroulement du communisme après celui du fascisme. Le libéralisme n’est pas le vainqueur au finish pour l’éternité, il n’est pas assez conforme à notre réalité humaine même s’il en dit quelque chose assurément. Seulement ce qui essayait de faire société avec le fascisme ou le communisme n’a pas disparu avec les horreurs qu’ils ont produits, pas plus que les horreurs du libéralisme qui les avaient justifiées précédemment aux yeux de millions d’hommes et de femmes. Ce n’est pas parce que le remède était pire que le mal qu’on devrait se résoudre pour autant à ne plus jamais rien faire et continuer, comme un canard sans tête, à subir les ravages d’un économisme destructeur et insoutenable (le terrorisme islamique est là pour nous le rappeler). Il faut tirer les leçons de nos erreurs pour ne pas les reproduire, pas pour se laisser-faire et ne plus rien dire ! L’idéologie libérale est une dogmatisation du scepticisme et de l’impuissance, voulant refouler toute conscience et responsabilité collective jusqu’à l’absurde, dans une sorte de totalitarisme à l’envers, d’un interdit sur la totalité et sur le sens (ce n’est plus « ferme ta gueule » mais « cause toujours », le contraire d’une intelligence sociale et d’un débat public informé).

On peut espérer que l’écologie-politique constitue cette synthèse de la solidarité et de l’autonomie, du local et du global, conscience collective permettant de préserver notre avenir dans le respect de l’individu comme des équilibres écologiques. Encore faudrait-il que la société en prenne conscience dans des institutions et franchisse pour cela le gouffre qui sépare une réalité objective d’une conscience subjective, en dépassant ses anciennes idéologies, l’inconscience et l’irresponsabilité du passé à laquelle il faudra bien mettre fin.

L’émergence de la conscience, Derek Denton, Flammarion, 1993
Introduction aux sciences cognitives, dir. D. Andler, Folio, 1992
Autonomie et connaissance, Francisco J. Varela, Seuil, 1989
Biologie de la conscience, Gérard Edelman, Odile Jacob, 1992
Psychologie collective et analyse du moi, Freud, Essais de psychanalyse, Payot